Le vêtement classique est-il une mode comme les autres ?

Question volontairement provocatrice puisque celui-ci est constamment opposé à la mode dans ces colonnes. Mais faisons-nous l’avocat du diable pendant quelques instants.

En effet, l’habit classique semble avoir été victime de comportements moutonniers à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle. Des monarques ou figures royales tels Edward VII ou le duc de Windsor (ex-Edward VIII) ont ainsi, pour le premier, répandu l’usage du revers au pantalon ou du déboutonnage du dernier bouton du veston ou du gilet, tandis que le second a popularisé les souliers en veau-velours brun avec un costume de ville ou le nœud Windsor (bien que cette paternité soit incertaine). Ces pratiques, bien qu’étant des entorses au bon goût d’époque et considérées alors comme des extravagances fort malvenues par leurs souverains géniteurs (la reine Victoria ou George V) voire une partie de la noblesse, ont cependant été adoptées et plébiscitées par la bourgeoisie et le peuple, à l’affût de tout ce qui pouvait élever leur statut social. Et pourtant, ces entorses sartoriales sont aujourd’hui considérées des normes.

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De gauche à droite : le futur George V ; le futur George VI ; le futur Edward VIII et duc de Windsor ; Edward VII.

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Continuons. Si le vêtement classique est réellement intemporel, comment se fait-il qu’il ait évolué au cours des décennies ? La jaquette a presque été abandonnée et n’est plus portée qu’aux mariages ou au Royal Ascot ; la veste de dîner se cantonne aux galas ; le Stroller n’a pour sa part pas fait long feu tandis que le haut-de-forme, autrefois porté quotidiennement et en toute circonstance, est réservé au morning wear. Les détails des vêtements semblent également avoir fait l’objet de circonvolutions. Prenons les revers des vestes. Fins dans les années 1960, ils deviennent extrêmement généraux au cours des années 1970. Les années 1980 ont vu les revers légèrement rapetisser, avec des épaules dignes d’une protection de football américain et des crans si bas qu’ils semblaient dépressifs. Les années 2000 ont vu émerger pour leur part deux tendances opposées: la vague Slimane et ses revers faméliques (conséquences de leur accablement deux décennies auparavant ?), et celle des revers plutôt larges aux crans hauts, très hauts, juchés jusque sur les épaules. Citons également, bien que cela ne soit pas un retour en arrière, le col détachable et rigide qui a laissé la place au col souple et inamovible au court des années 1920.

Comportements moutonniers, réutilisation de l’ancien pour faire du neuf, manque de constance, changement récurrents de standards : cela ressemble à s’y méprendre aux caractéristiques du paradigme de la mode tant décrié ici. Le vêtement classique ne serait-il lui-même qu’une mode comme les autres ?

Certaines caractéristiques de la mode sont indéniables. Elles concernent cependant une époque révolue, celle, au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle, des hauts-de-forme en toute circonstance, des pantalons sans plis et des vestons noirs à multiples boutons, qui a engendré le vêtement classique tel que nous le connaissons aujourd’hui. L’accouchement du vêtement classique par le siècle de Baudelaire s’est opéré par des bouleversements majeurs et successifs des pratiques vestimentaires. Jadis, les convenances existaient mais l’homme était bien plus assujetti aux tendances qu’il ne l’a été à partir de l’orée du XXème siècle, où tout a semblé se figer. Si l’on s’attarde à scruter les évolutions du vêtement classique au cours du siècle précédent, l’on s’apercevra en effet qu’il n’a pas fait l’objet de changements majeurs. Et l’exemple des revers de veste que vous citiez précédemment ? me direz-vous. Ces caractéristiques de vêtements, comme d’autres au demeurant comme les motifs ou les couleurs, ont effectivement connu des variations. Ce sont, d’une part, des tendances qui ne sont que variations autour d’un socle, d’un fil conducteur centenaire. D’autre part, ces variations n’ont lieu qu’une fois toutes les une ou deux décennies : un rythme fort éloigné de celui de la mode. Enfin, et surtout, les « modes » des revers ont été initiées par l’industrie du prêt-à-porter croisée avec le goût du vêtement classique, qui a donc tout intérêt à renouveler ses collections afin de continuer à vendre mais qui ne peut pas se permettre de faire table rase du passé, et aussi de l’industrie de la mode pure (Dior et Hedi Slimane) ; à l’inverse, l’immense majorité des tailleurs continue de confectionner par défaut des vestes dont la largeur de revers est proportionnelle à celle des épaules de leurs clients, sauf si ces dernier expriment des souhaits particuliers.

Bien, mais qu’en est-il des règles sartoriales créées de manière moutonnière voire même superficielle, particulièrement celles dont sont à l’origine les deux monarques britanniques précédemment cités ? Comme je l’ai soutenu dans le dernier paragraphe, ces règles ont été créées dans un contexte de chamboulement vestimentaire masculin. Par ailleurs, et cette différence est fondamentale, Edward VII et le duc de Windsor n’ont pas cherché à ce que leurs originalités deviennent des tendances. Elles répondaient simplement à un besoin pratique (ne pas salir le bas de son pantalon, ne pas être engoncé dans son veston après un bon repas…) bien que cela soit moins le cas, il est vrai, en ce qui concerne le roi qui abdiqua. A l’inverse, l’industrie de la mode souhaite faire adopter ses tendances par les masses et assoit son expansion sur l’esthétique pure. Sa survie en dépend.

Au final, et pour employer différentes métaphores appartenant à différents domaine de compétences, l’évolution de la mode contre celle du vêtement classique, c’est le cycle Kitchin contre le Kondratieff, la fonction cosinus contre la fonction nulle x=0. La tendance contre la constance.

Alors oui, bien entendu, le vêtement classique n’est pas absolument constant. Lui aussi varie. Mais ces clapotis ne sont rien à côté du déferlement des lames de la mode.

Pourquoi ne varie t-il presque plus, contrairement au XIXème siècle ? Les hypothèses sont nombreuses : est-ce à cause de son isolation du reste de la société, du fait de son rejet par les mouvements de mai 1968 à cause de son incarnation des normes bourgeoises ? Du fait que plus une seule figure publique, réellement populaire, ne se vêt de manière réellement classique avec goût et fierté?

Cela pose la question du devenir du vêtement classique. Le peu de variations depuis les années 1920-1930 sont-elles le signe d’une lente dérive où menace l’immobilisme et la sclérose ? Ou bien le vêtement verra t-il l’émergence occasionnelle de nouveaux atours telle, en son temps, la veste Norfolk ? Dans ce cas, qui les popularisera ? Les hommes politiques ? Souhaitant bien souvent ne pas s’aliéner le peuple par une prétendue arrogance, ils refusent d’adopter une mise classique et soignée. Les monarques ? Cela dépend des pays, mais ils me semblent isolés et peu enclins à être des « trublions du classique », tel Edward VII en son temps. Les intellectuels ? Ils ne touchent que leurs égaux. Les artistes ? N’en parlons pas.

Le devenir du vêtement classique semble bien plus radieux si l’on regarde du côté des particularités nationales. Les styles italien, preppy ou ivy sont-ils l’avenir du vêtement classique ? Ils me semblent en tout cas capables d’en éviter une éventuelle inertie, insufflant le mouvement imperceptible dont il a besoin pour continuer à palpiter. Pour notre plus grand bonheur.

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