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Crédit : Darcy Clothing

Nous reprenons cette semaine le billet publié mercredi dernier à propos de l’art de vivre en Comté, terre des Hobbits de J.R.R. Tolkien. Après avoir décrit cette région idyllique, ses gens, leur manière de se vêtir et leur hospitalité, voyons à présent leurs styles d’habitation, leur gastronomie ainsi que leur amour de l’herbe à pipe.

« Les Hobbits avaient tous vécu à l’origine dans des trous creusés dans le sol (les smials, ndr), ou tout du moins le croyaient t-ils, et c’est dans de telles demeures qu’ils se sentaient le plus à l’aise ; mais, avec le temps, ils avaient dû adopter d’autres formes d’habitations. […] Seuls en général les plus riches et les plus pauvres maintenaient l’ancienne coutume » , avec des terriers « de l’espèce la plus primitive » pour les plus humbles, et « des versions plus luxueuses des simples excavations d’autrefois » en ce qui concerne les plus aisés. Ces demeures de Hobbits étaient « habituellement longues, basses et confortables » , avec une particularité subsistante : « des fenêtres et même des portes rondes » .

Le logis des Semi-hommes est si important à leurs yeux que le Hobbit s’ouvre sur une description de celui de Bilbon Sacquet :

« Dans un trou vivait un Hobbit. Ce n’était pas un trou déplaisant, sale et humide, rempli de bouts de vers et d’une atmosphère suintante, non plus qu’un trou sec, nu, sablonneux, sans rien pour s’asseoir ni sur quoi manger: c’était un trou de Hobbit, ce qui implique le confort. Il avait une porte tout à fait ronde comme un hublot, peinte en vert, avec un bouton de cuivre jaune bien brillant, exactement au centre. Cette porte ouvrait sur un vestibule en forme de tube, comme un tunnel : un tunnel très confortable, sans fumée, aux murs lambrissés, au sol dallé et garni de tapis ; il était meublé de chaises cirées et de quantité de patères pour les chapeaux et les manteaux – le Hobbit aimait les visites. Le tunnel s’enfonçait assez loin, mais pas tout à fait en droite ligne, dans le flanc de la Colline, comme tout le monde l’appelait à des lieues alentour – et l’on y voyait maintes petites portes rondes, d’abord d’un côté, puis sur un autre. Le hobbit n’avait pas d’étages à grimper: chambres, salles de bains, caves, réserves (celles-ci étaient nombreuses), penderies (il avait des pièces entières consacrées aux vêtements), cuisines, salles à manger, tout était de plain-pied, et, en fait, dans le même couloir » . Une magnifique demeure qui constitue « le plus luxueux des trous de Hobbit » .

Les trous des Semi-hommes de même que leurs maisons construites en surface « en bois, en brique ou en pierre » , « avaient tendance à être un peu encombrées de mathoms » , des objets pour lesquels les hobbits n’ont pas d’usage immédiat mais ne veulent pas jeter, « et maints cadeaux qui passaient de main en main étaient de cette sorte » . En effet, les Semi-hommes ont « coutume de donner de nombreux cadeaux d’anniversaire » , « peu coûteux en général » et qu’ils offraient « avec libéralité et acceptaient avidement » : en effet, ils en offrent à chacun de leurs invités mais n’en reçoivent pas. Ainsi, « à Hobbitebourg et à Lèzeau, chaque jour de l’année était l’anniversaire de quelqu’un, de sorte que tout Hobbit de cette région avait une bonne chance de recevoir un cadeau au moins une fois par semaine » , et Tolkien de rajouter qu’ils « ne s’en lassaient jamais » .

Les présents n’étaient pas les seuls mathoms entassés dans les demeures des Semi-hommes. Les armes, comme les épées ou les masses, « ne servaient-elles surtout que comme trophées, suspendues au-dessus des cheminées et sur les murs ou rassemblées au musée de Grand’Cave » grâce à la « longue paix » qui régnait sur la Comté.

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Crédit : Darcy Clothing

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La nature non belliqueuse du Hobbit trouve t-elle sa source dans son penchant pour la bonne chère ? « Ils aimaient si insatiablement les bonnes choses qu’ils ne pouvaient s’en passer en cas de nécessité » , notait en tout cas Tolkien.

La physionomie de ces petites gens est celle de bons vivants qui « ne se pressent pas sans nécessité » . Avec une « tendance à l’embonpoint » , à « bedonner » , « leur visage était était en règle générale plus aimable que beau -large, avec les yeux brillants, les joues rouges » , « la figure bien nourrie » , « et la bouche toute prête au rire, au manger et au boire. Et, pour ce qui était de rire » ( « d’un rire ample et profond » ), « de manger et de boire, ils le faisaient bien, souvent et cordialement, car ils aimaient les simples facéties en tout temps et six repas par jour (quand ils pouvaient les avoir) » .

« Nous sommes des gens simples et tranquilles, et nous n’avons que faire d’aventures. Ce ne sont que de vilaines choses, des sources d’ennuis et de désagréments ! Elles vous mettent en retard pour le dîner ! » , affirmait ainsi Bilbon devant les propositions de Gandalf, au commencement du Hobbit. Et même si le Semi-homme « venait de prendre son petit déjeuner […] il pensait qu’un ou deux gâteaux et un verre de quelque chose lui feraient du bien après sa peur » .

Si « l’heure du thé » est un moment incontournable de la journée, le dîner l’est encore davantage. L’on imagine des porridges, des ragoûts aux légumes poussant à flanc de smial, des tourtes aux rognons, au bœuf, au poulet, le tout agrémentés d’une « chope de bière » (sûrement une bitter ou un stout), ainsi que de « magnifiques gâteaux ronds à l’anis » en guise de « friandise d’après le dîner » .

Les réceptions ne font pas exception, et les mets y sont encore meilleurs. Ainsi, à l’anniversaire de Bilbon, « les invités ne furent pas déçus : ils eurent un très agréable festin, en fait un banquet qui avait toutes les qualités : riche, abondant, varié et prolongé » .

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Aux yeux d’un Hobbit, que serait un bon repas, sinon une bonne journée, sans fumer un peu d’herbe à pipe ? Les mots que prête Tolkien à Meriadoc Brandebouc, dans son Herbier de la Comté, évoquent « l’art » de fumer l’herbe à pipe, dont « les meilleures variétés proviennent du Quartier Sud » , de Longoulet, et sont connues « sous les noms de Feuille de Longoulet, Vieux Tobie et Etoile du Sud » .

Ainsi, au commencement du Hobbit, « Bilbon Sacquet se tenait debout à sa porte après le petit déjeuner, en train de fumer une énorme et longue pipe de bois qui descendait presque jusqu’à ses pieds laineux (et brossés avec soin) » que l’on imagine en bruyère ou en terre cuite. « C’est une très belle matinée pour fumer une pipe dehors, par-dessus le marché. Si vous en avez une sur vous, asseyez-vous et profitez de mon tabac ! Rien ne presse, nous avons toute la journée devant nous ! » , offrit Bilbon à Gandalf, ignorant qu’il avait affaire au célèbre magicien et ami de son père. Ils se mirent ensuite à lancer « des ronds de fumée » comme de vieux amis.

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La Comté, son peuple et son art de vivre au croisement entre fantastique et culture britannique, mais aussi toutes les aventures décrites dans les ouvrages de Tolkien: en voilà un formidable univers. Un univers qui a hélas été travesti aux yeux du troisième fils et exécuteur littéraire de l’écrivain, Christopher Tolkien, aujourd’hui âgé de 88 ans. Le Monde lui a consacré un papier l’an passé.

La journaliste Raphaëlle Rérolle, qui a rencontré Christopher Tolkien, décrit « un Anglais distingué » qui prône « le respect des textes » de son père et non des films grâce auxquels l’on écoule des « produits dérivés qui vont du torchon aux boîtes de nuggets » . Il est sidéré et atterré par « l’écart vertigineux, presque un abîme, qui s’est creusé entre les écrits de son père et leur postérité commerciale, dans laquelle il ne se reconnaît pas » , rapporte la journaliste, « surtout depuis que le cinéaste néo-zélandais Peter Jackson a tiré du Seigneur des anneaux trois films au succès phénoménal, entre 2001 et 2003. Les années passant, une sorte d’univers parallèle s’est formé autour de l’œuvre de Tolkien. Un monde d’images chatoyantes et de figurines, coloré par les livres cultes, mais souvent très différent d’eux, comme un continent dérivant loin de celui dont il s’est détaché » . « Le fossé qui s’est creusé entre la beauté, le sérieux de l’œuvre, et ce qu’elle est devenue, tout cela me dépasse. Un tel degré de commercialisation réduit à rien la portée esthétique et philosophique de cette création » , s’insurge Christopher Tolkien. « Ils ont éviscéré le livre, en en faisant un film d’action pour les 15-25 ans » , résume t-il. Comme je le comprends…