Chers lecteurs,

Comme l’année précédente, le blog ferme ses portes jusqu’en septembre. Voici un dernier billet avant de vous quitter, co-écrit avec Raphaël Sagodira. Il s’agit d’un pastiche de « La journée d’un fasciste » de l’excellent Luis Régo, qui a pour but, à partir de clichés éculés, vrais ou non, de dresser un portrait caricatural et auto-critique de l’homme censé être « élégant ».

À bientôt !

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Le carillon de mon horloge comtoise sonne huit coups : il est l’heure de se réveiller. Voilà qui tombe bien, mes draps en cotonnades en imprimés cachemire commençaient à me tenir trop chaud. J’ôte mon bonnet de nuit et embrasse le portrait d’Edouard VIII trônant sur mon chevet. Le roi des élégants salué comme il se doit, je tire mon pot de chambre de sous le lit en merisier massif Napoléon III et entreprend de faire ma commission. Je tire ensuite la cordelette qui pend à côté du baldaquin. Nestor, mon valet, est sûrement dans ses quartiers. Le gredin a dû entendre mon appel mais qu’importe, je crie pour qu’il se hâte davantage. « NESTOR, NESTOOOOOOR ! ». « Monsieur désire ? », me répond t-il, la tête dépassant de l’encadrement de la porte. Il ouvre mes rideaux de velours rouge. Mon Dieu, la lumière se réfléchit sur les dorures de mes meubles et m’aveugle. En dépit de mes insultes, il m’indique que mon petit-déjeuner anglais quotidien à base de haricots sauce tomate, saucisses et thé noir est prêt. Je descends dans la salle à manger.

Huit heures dix. J’entre dans une colère noire. Nestor n’a pas assez repassé le journal, sans compter que mon couteau et ma fourchette en argent ne sont pas parallèles. Ah, saleté de domestique ! Je ne me prive pas de lui faire remarquer que ce n’est pas parce qu’il est d’origine insulaire qu’il a le droit d’être fainéant et le congédie séant. Décidément, je suis bien mal loti avec mes domestiques. Tous des incapables. Tout particulièrement le dernier, d’obédience africaine. Ne me demandez pas son prénom, je ne retiens pas ceux de la gueusaille. C’était très sûrement Mamadou ou Mohammed, comme ses compatriotes. Je n’ai pas cherché bien loin de toutes façons. Je l’ai appelé Vendredi dès son premier jour de service au manoir. Et quel paresseux ! Comme l’a si bien dit Jean-Paul Guerlain, je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé. Je l’ai congédié il y a peu. Le bon à rien aurait dû me remercier de lui avoir apporté la civilisation au lieu de me renverser de la soupe sur mes pantoufles de velours brodées de mes armoiries au fil d’or. Quel sagouin !

Huit heures quarante. Afin d’extérioriser ma rage, je dépose un disque sur mon gramophone. La Chevauchée des Walkyries retentit dans ma salle à manger victorienne. Je revis ! Comme Woody Allen, quand j’écoute trop Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne. Enfin un intellectuel qui ose affirmer son antisémitisme ! Quel homme. Un peu détendu, j’ouvre enfin Valeurs Actuelles. Deuxième page, toujours pas de papier à charge contre les immigrés. C’est la deuxième fois ce mois-ci ! Encore un complot de ces francs-maçons de journalistes. Je charge sur le champ Nestor de résilier mon abonnement à cette feuille de choux et d’en prendre un à Minute, ainsi que de me ressortir mon exemplaire relié du Protocole des Sages de Sion.

Huit heures cinquante cinq. Je monte dans ma chambre me vêtir. J’entre dans mon vestiaire aux murs recouverts de lambris en acajou pour me débarrasser de ma robe de chambre en soie à motifs cachemire. Pris d’une frénésie incontrôlable, je jette une à une mes chemises vers le centre de la pièce, me prenant pour Jay Gatsby. Comme nulle Daisy n’est là pour s’extasier devant pareille collection de chemises Courtot en coton d’Egypte double-retors, j’ordonne à Nestor de se hâter et de ranger fissa. Pendant ce temps, je revêts ma veste Norfolk, mes breeks, mes bottes montantes sanglées et mon deerstalker pour chasser sur mes terres avec des voisins.

Neuf heures trente. Comme prévu, trois personnes m’ont rejoint. Je charge mon fusil Holland & Holland et visse mon couvre-chef sur mon crâne. Soudain, horreur ! je m’aperçois que M. Bernard, l’un de mes compagnons de chasse, porte une chemise rayée. De violents tics nerveux grèvent mon visage devant une telle aberration. Le même s’était d’ailleurs déjà affiché par le passé avec une boucle de ceinture argentée et une montre en or. J’en avais pleuré toute la nuit ! On me demande ce que j’ai, je leur réponds de se mêler de leurs affaires. Déjà que je fais l’honneur de ma présence à ces parvenus, qu’on ne tente pas de me discréditer ! Profitant que les trois compères aient le dos tourné, je simule un éternuement tout en appuyant sur la gâchette. Le blasphémateur sartorial tombe raide mort, du plomb logé entre les deux omoplates. Horrifiés, les deux autres prennent leurs jambes à leur cou sans demander leur reste. Enfin débarrassé de ces manants, je rentre au manoir accompagné de mes trois foxhounds, Keats, Brummel et Wilde. Chou blanc, donc.

Midi dix. Après avoir passé un complet dépareillé et des richelieus en box à bout droit, je me mets à table en ayant bien vérifié que chaque couvert est espacé de très exactement trois centimètres et six millimètres. Nestor me sert un tokay dans un grand verre de cristal. Revigoré, j’entreprends de dévorer une assiette de bouillon de légumes et du chevreuil sauce grand veneur sous l’œil attentif des portraits de mes illustres ancêtres. Un verre d’Oban quatorze ans d’âge clôt le repas comme à l’accoutumée.

Une heure trente deux. J’allume mon ordinateur. Je n’aurais pas dû. Je suis encore tombé sur ce blog cryptocommuniste, le Paradigme de l’Élégance. Il ne fait qu’écrire, c’est agaçant. Ne peut-il pas montrer les collections de Hackett ou Corthay, comme tout le monde ?

Deux heures sept. Ma promenade en ville tourne au supplice. L’environnement sonore est insupportable entre les autos, les mobylettes trafiquées et les bambins pleurnichards. Déjà fort excédé par cette cacophonie, je tombe nez à nez avec un magasin où des costumes trois-pièces sont exposés en vitrine et où tous les gilets sont boutonnés de haut en bas. Écumant de rage, j’y entre en trombe et en défait le dernier sous le regard médusé du commerçant. Je me déleste au passage de quelques mots fleuris. A peine sorti, j’ois un Sarrasin qui lance un « wesh j’te kiffe » à une jeune femme. Tel le chasseur maniant l’appeau, je prétexte une vente de produits stupéfiants à vil prix et l’attire dans une ruelle. Dégainant promptement l’épée dissimulée dans ma canne, je l’occis d’un coup d’estoc et essuie la lame sur ses atours Airness. Ah, si Charles Martel pouvait revenir d’entre les Maures !

Cinq heures. Il est très exactement cinq heures lorsque le thé de Ceylan que Nestor me sert touche le fond de ma tasse en porcelaine de chine. Fidèle à mes habitudes, je touille trois fois à droite, cinq à gauche, récite mon quatrain favori de Baudelaire, puis remue deux dernières fois le breuvage vers la droite. Nestor m’apporte une assiette de scones tout juste sortis du four tandis que je joue machinalement avec la pince à sucre en nacre et argent. Je sirote mon thé tout en relisant une énième fois L’école des cadavres de Céline.

Cinq heures cinquante neuf. Je suis immobile dans mon dressing, les yeux rivés sur mon pendule à colonnades, attendant que six heures sonnent. Ça y est ! Au sixième et dernier coup, j’ôte aussi vite que je le peux ma mise dépareillée et enfile ma veste de dîner et mes richelieus noirs. Six heures neuf, je suis entièrement vêtu mais haletant. Ouf ! Tout s’est bien passé. Un jour, il m’est arrivé de garder des derbies bruns en veau-velours jusqu’à six heures trente-sept. J’en garde encore des séquelles psychologiques lourdes ainsi qu’une semi-paralysie du sourcil gauche, vestiges de mon incommensurable effroi. Rassuré, je caresse distraitement mon renard empaillé.

Six heures trente. Sachant que je ne reverrai pas mes cravates avant une heure très avancée ce soir, je les embrasse et les étreins une à une, réprimant à grand peine plusieurs sanglots angoissés.

Six heures cinquante et une. Dix minutes à peine après avoir quitté ma propriété, j’aperçois deux pédérastes s’embrasser au détour d’une rue. La nausée m’envahit, des spasmes me secouent. Je chancelle, la tête lourde. Ultime acte de résistance héroïque, je sacrifie le beau revers roulé de ma veste pour y épingler un badge de la « Manif pour tous ». Je peux passer à côté des énergumènes la tête haute.

Sept heures neuf. J’ai failli rater mon arrêt de métropolitain. J’étais trop absorbé par l’observation du spectre social des glandus. Afin de marquer ma supériorité intellectuelle, j’ouvre mon exemplaire de poche de la Critique de la faculté de juger tout en orientant la couverture de façon à ce qu’elle soit visible par tous. Prenez ça, vils dégénérés adeptes de Dan Brown et Marc Levy.

Sept heures vingt trois et cinq secondes, comme l’indique ma Jaeger Le Coultre à phases de lunes et secondes mortes en or massif. J’ajuste ma veste de dîner et sonne à une porte monumentale en bois massif à l’étage d’un immeuble néo-haussmannien de style art nouveau. C’est parti pour une fabuleuse soirée à 350 euros seulement au club cireur « Association of the Amazing Dandies ».

Huit heures dix. Les convives ne cessent d’affluer et nous sommes déjà réunis avec mes compagnons habituels, confortablement assis dans de larges fauteuils club, en mangeant des petits-fours au caviar. Comme à l’accoutumée, nous dissertons sur nos plus belles fraudes à l’ISF. Fier de mes faits d’arme, je raconte en faisant claquer mes bretelles comment j’ai effectué un complexe montage financier en domiciliant mes entreprises en Belgique via une société écran à Jersey, ce qui déclenche les applaudissements admiratifs de mes pairs.

Huit heures quarante trois. Nestor m’apporte discrètement dans une malle en bois renforcée d’acier blindé ma veste de fumoir en velours de soie bordeaux et brandebourgs noirs. J’attends d’avoir fini la tartelette aux trois chocolats et écorces d’orange de Séville, dernier met dégusté ce soir, pour foncer me changer en vitesse au petit coin. Je manque de peu de glisser sur le parquet parfaitement ciré avec mes mis-bas de soie noire.

Neuf heures vingt. L’esprit brouillé par des vapeurs de porto et la fumée des Cohibas, nous commençons à cirer nos souliers. Nous nous congratulons mutuellement sur nos connaissances très pointues du glaçage à l’os de biche pratiqué par les moines bénédictins au XIXème siècle.

Neuf heures trente sept. Un petit jeune s’avance vers nous et nous salue. L’individu me semble d’emblée suspect, ses bas de pantalon mesurant plus de dix neuf centimètres. Quel cul-terreux ! Je lisse ma moustache à la Montesquiou et, méfiant, je le salue à demi-mot. Je lui demande s’il a remarqué mes Berluti et mon costume Cifonelli à seulement 9.000 euros le tout. Il me répond par l’affirmative. Je doute fortement de sa sincérité : le fripon aurait déjà dû être en train de ramper servilement devant moi. Je lui demande où il s’habille en prenant soin de le regarder de mon regard le plus méprisant. « Dans des friperies et aux puces », répond t-il. Des friperies et des puces ! Mes camarades et moi nous regardons, incrédules, avant d’éclater d’un rire sonore. Ha ! Ce traîne-patins pensait peut-être nous apprendre la vie ! Lui qui est jeune et donc par définition ne sait pas, fait ses courses dans les ordures et, comble du comble, ne porte de surcroit aucun habit de marque ni bespoke.

Dix heures quarante, plus ou moins une heure. Je ne sais plus vraiment. Ivres, mes compagnons et moi chantons Quand les lys blancs refleuriront lorsque j’aperçois du coin de l’œil le freluquet de tantôt. L’indifférence se lit sur son visage. Pire, son nœud papillon n’est pas ajusté de manière parfaitement symétrique. Et puis sa pochette en soie. Sa pochette en soie ! Une telle aberration n’existe pas. Mon sang ne fait qu’un tour. J’en informe notre hôte dès la fin de la cantate. Nous tombons séant à bras raccourcis sur le pecnot qui ne s’attendait pas à une action si prompte de notre part. « Dehors, roturier, tu n’as rien à faire ici, c’est une soirée pour élégants ! », lui crie-je au visage tout en le jetant sur le palier. Sa carcasse retombe dans un bruit sourd. Dire que ce plouc a rayé le parquet en se vautrant. Ah, quel salaud ! Les gens de cette espèce-là, il faudrait s’en débarrasser une bonne fois pour toutes ! Vive le duc de Windsor et vive l’élégance !