"Hé vas-y sale bouffon ! Parle normalement un peu, tu t’es cru au Moyen-Âge ?"

Voilà ce que l’on pourra bientôt entendre de la part de monsieur-tout-le-monde à notre adresse. De la science-fiction ? Je ne crois pas. Aujourd’hui, parler en français grammatiquement correct et sans argot, c’est s’exposer aux critiques et passer pour quelqu’un de suranné, voire de prétentieux. Alors demain…!

La subtilité et la richesse de la langue française ont permis à notre poésie et à notre littérature de rayonner dans le monde. Telles la gastronomie la plus fine, elles font mijoter dans le chaudron de l’esprit des noms savoureux, des verbes tendres et des adjectifs en guise d’épices et d’aromates. De plus en plus, notre langue me semble perdre de ses qualités gustatives : elle s’affadit sous les coups répétés des expressions "tendance" et "de l’entreprise". D’un repas auditif aux saveurs diverses et variées, nous sommes passés à un fast-food de la langue au champ lexical limité et aux expressions vulgaires.

Les expressions "tendance" étaient uniquement employées jusqu’à il y a cinq ou dix ans par les jeunes des banlieues défavorisées. Aujourd’hui, la jeunesse toute entière s’en est emparée, des moins aisés jusqu’au dernier des bourgeois-bohèmes ou des "cadres dynamiques". Cela concerne les mots les plus courants : forcément, ils méconnaissent, ou ignorent volontairement -car c’est perçu comme étant ringard- les mots les plus évolués de la langue française. Ainsi, le "oui" se transforme en "ouai", le "ce jeune homme, cette jeune fille" s’est métamorphosé en "le mec, la meuf", "dingue" en "ouf", "taff" en travail", "pécho" en "attraper" (ou, selon le contexte, "séduire"), "vénère" pour "s’énerver", "clash" par "altercation", tandis que "j’aime" ou "j’apprécie" se sont vus voler la vedette par "je kiffe". Le mot "grave", quant à lui, est très polyvalent. Il peut être utilisé dans une phrase complète afin de signifier l’importance ("j’ai grave kiffé cette meuf"), mais peut aussi être utilisé tel quel ("ah ouai, grave !"), ce qui exprime l’équivalent de "absolument" ou "tout juste".

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"Ah ouai, graaaaaaaaaaaaaave"

Exerçons-nous un petit peu, voulez-vous ? Je vous propose un thème pour la phrase suivante :

"Absolument, oui ! Cet homme travaille avec moi. Il a eu son poste en décembre dernier et celui-ci est enthousiasmant. Même s’il l’apprécie, notre patron s’énerve souvent beaucoup à son sujet. Il en est presque venu aux mains la dernière fois".

Vous avez quatre heures. L’usage du téléphone portable et de la calculatrice est interdit. Deux points ôtés par utilisation maladroite du langage "tendance". Les idiomatismes seront valorisés.

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Pour ceux d’entre vous qui ont réussi avec succès l’examen malgré sa difficulté -la folie ne vous a t-elle pas guetté lorsque vous avez commencé à traduire le second mot ?- voici le deuxième phénomène qui, lui aussi, ébranle les fondations de notre belle langue. Il s’agit du langage couramment utilisé en milieu professionnel. Les initiés l’appellent le "langage corporate" (ou "langage corpo" pour les plus intimes d’entre eux). Le profil type des individus le maniant ? Homme (vêtu d’une chemise à boutons carrés et double col, jean "Diesel" et chaussures en polyuréthane) ou femme, entre 20 et 35 ans, travaillant à Paris dans le secteur de la communication ou des études de marché où, au sein de "l’open-space", le tutoiement est de rigueur et la cravate est un crime. Mais rassurez-vous, aucune branche professionnelle n’est réellement épargnée.

Cadres

Les expressions utilisées sont pour la plupart en anglais, voire en anglais francisé. Le reste consiste à brandir des abréviations ou des contractions de mots français. Elles résultent en un jargon foisonnant destiné à donner l’impression que l’on excelle à son poste et que l’on est un cadre "manager" global maîtrisant la langue de Shakespeare (bien souvent avec un niveau déplorable et un accent à couper au couteau). Ces mots à la sonorité délicate sont utilisés afin de faire court car le temps, c’est de l’argent ! Mais en gagne t-on pour autant ? Cela n’est pas certain. En tout cas, la double otite aiguë est garantie. Jugez plutôt :

"Salut Thierry, c’est Jean. On s’conf-call à midi pour s’faire un dèj’ ?" (A prononcer d’une voix qui se veut tendance).

"T’en fais pas, j’vais checker la propale" (Attention, c’est un piège : la propale n’est pas un gaz, mais signifie "proposition commerciale". Dommage, j’aurais bien fait un attentat à la bombonne de propale piégée).

"Prépare-moi le rétro-planning avant le workshop" (Refusez tout ordre de votre hiérarchie utilisant ce langage démoniaque).

"Je reviens vers toi pour updater la maquette" (Je préfère plutôt que vous restiez loin, très loin de moi. Merci).

"On va brainstormer" (Encore faut-il avoir un cerveau).

"‘Faut prévoir un meeting avec les key customers" (Une clé de bras suffira).

"T’en as référé à ton N+1 pour ta prez’ ?" (Soit une suite définie par UN = N+1 pour N tout entier naturel…).

"Avec ce PM, on va grave faire le buzz !" (Pourvu qu’un essaim d’abeilles s’en prenne à eux).

"Merci de shooter les mails ASAP à la BDD. Cdlt, JP" (Très cordial, en effet).

"Kick-off meeting" (Avec les shoots de mail, les kicks-off sont des techniques que seuls les plus grands judokas maîtrisent).

"A la fin de ton executive summary, tu peux mettre les KPI qui vont bien ?" (Ils se portent comme un charme, je vous remercie. Et vous même ?).

"Matte mes slides sur le PPT ! Mes bullet points sont canons" (Canons que l’on aimerait voir tirer à boulet rouge sur ces forbans de la langue française…"pièce de huit, pièce de huit !", aurait scandé le perroquet de Long John Silver).

"Ouai non là ça va pas l’faire, c’est trop touchy" (Après la canonnade, c’est touchy…couly).

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Pourquoi dire "date butoir" lorsqu’on peut dire "deadline" ? C’est tellement plus "sexy" !

A votre tour de brasser du vent d’être "force de proposition". Rentrez dans ce fabuleux monde de l’entreprise 2.0 où les plus cultivés sont ceux qui ont lu un livre de Marc Levy (qu’ils n’ont pu finir). Pour ce faire, voici un nouvel examen : une version, cette fois. Veuillez traduire les phrases situées ci-dessus. Vous avez quatre heures également. Mêmes consignes et barème.

Réussir ces deux examens vous permettra de suivre des cours à la faculté des sciences inhumaines en licence. Ces deux idiomes seront vos LD 1 et 2 (Langue Déchue). Vous pourrez ensuite poursuivre une maîtrise en Télé-réalité, ou bien une maîtrise en Jeune cadre dynamique : suivez les traces de Nabilla ou Jérôme Kerviel, deux diplômés devenus célèbres. Mais ne prenez pas cette décision à la légère : les formations sont réputées pour leur extrême difficulté. Afin de mettre toutes les chances de votre côté, je vous conseille vivement un voyage linguistique dans une agence média ou en Seine-Saint-Denis.

Bonne chance !

Kerviel

"Tu veux réussir ta vie ? Apprends le langage corporate. Le petit plus de la formation, c’est le cours d’éthique". J. Kerviel, déjà parasité par une écharpe rayée en acrylique.

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