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Le décès de Clément Méric, un sympathisant anti-fasciste, tué par des skinheads d’extrême-droite mercredi 5 juin au soir, à Paris, a provoqué une vague d’indignation en France et a fait les gros titres des journaux. Il a fait suite à une rencontre apparemment fortuite entre ces deux groupes aux opinions politiques diamétralement opposées.

Un détail m’a particulièrement interpellé. Ces deux «factions» se sont rencontrées lors d’une «vente privée» de plusieurs «marques», dont Fred Perry. Ah, les ventes privées et les marques, mes bien-aimées, nous nous retrouvons ! Antifascistes et skinheads d’extrême-droite ont en commun une passion pour cette «marque» dont le logo est une couronne de laurier. Fred Perry n’est pas la seule «marque» dont ils partagent l’idylle. Citons également Ben Sherman, ou bien Lonsdale, à l’origine destinée à équiper les boxeurs, qui produit elle aussi des polos, des tennis ou des blousons de type bombers dont la doublure est ornée du Royal Stawart tartan, qui est aussi celui de la reine Elizabeth II.

Crédit : Reuters / Le Monde
Crédit : Reuters / Le Monde

D’où vient la passion commune de ces deux entités qui s’opposent violemment depuis des décennies ? De l’époque des mods, au cours des années 1960. Cette subculture apolitique a pris racine dans la jeunesse de l’époque qui s’est distinguée par son goût pour la danse, la musique (à travers des genres comme le Ska, le Reggae ou la Soul music), la conduite de mobylettes, mais aussi et surtout le vêtement. Au départ éclectique, ce dernier s’est petit à petit resserré sur une poignée de «marques», notamment celles précédemment citées. Certains mods ont le crâne rasé : ce sont les skinheads.

The original mods
Crédit : Terence Spencer/Getty

Durant les années1970, ce mouvement hétéroclite où cohabitent couches populaires et plutôt aisées de la société commence à réellement se scinder face à la montée du chômage. Le National Front récupère petit à petit les plus désabusés et appauvris d’entre eux : les skinheads d’extrême-droite, xénophobes et violents, ont alors une existence bien réelle. Mais les skinheads n’ont pas tous pris cette orientation. Beaucoup sont pacifistes et d’origine ethnique diverse, et certains ont même emprunté la voie de l’antifascime militant. Le film This is England (2006), qui se déroule en 1983, montre bien cette opposition.

Les attributs vestimentaires, eux, n’ont pas changé. Bombers, polos à double liseré et autres habits des «marques» mentionnées font toujours fureur dans ces deux groupes. Deux observations peuvent être faites.

Premièrement, les «marques» sont en l’espèce prises à leur propre jeu qui est, d’ordinaire, de façonner une certaine image qui ne repose pas sur grand-chose de concret, par exemple la très saine et savoureuse boisson Red Bull qui sponsorise les sports extrêmes et possède une écurie de formule 1 afin de donner l’impression d’être un breuvage pour qui souhaite dépasser ses propres limites. Ici, l’inverse s’est produit : ce n’est pas l’entreprise, mais les clients qui ont créé une image. Il est à la fois comique et pathétique d’observer les «marques» qui voient se retourner contre elles leurs propres armes. A son grand désarroi, Lonsdale est ainsi devenue LA «marque» des skinheads d’extrême-droite. Ces derniers ont même remarqué qu’en pliant le logo, seules les lettres NSDA apparaissaient. Coïncidence, c’est également l’acronyme d’un certain parti politique modèle de pacifisme et d’ouverture, le Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei.

D’autres «marques» ont elles aussi fait l’objet, bien malgré elles, de récupérations par une clientèle jugée indésirable. Au cours des années 1990 et au début des années 2000, les vêtements vendus par Lacoste sont devenus la coqueluche des jeunes de banlieue issus de l’immigration. Qui ne se souvient pas des lascars, banane Lacoste en bandoulière, casquette -Lacoste là aussi- portée sur l’arrière du crâne et coiffant deux oreilles ornées de diamants, abordant avec poésie de nombreuses jeunes filles ? Qu’un tel public puisse porter ces vêtements, cela m’est égal. Mais cette réappropriation n’a pas été du goût de Lacoste.

Photo trouvée sur un 'Skyblog' portant la mention suivante : "Me vOila m'apel Jason 16 Ans HaBitte WANDRE aime deja Kelkun (Manu Jtm) et tres lOve de LacOste ! met des cOm's fait Gaff sinOn t Mal . . . "

Photo trouvée sur un ‘Skyblog’ portant la mention suivante :
« Me vOila m’apel Jason 16 Ans HaBitte WANDRE aime deja Kelkun (Manu Jtm)
et tres lOve de LacOste ! met des cOm’s fait Gaff sinOn t Mal . . . « 

De même, les casquettes ornées du célèbre tartan Burberry étaient souvent portées par les hooligans en Angleterre, ceci afin de simuler un niveau social qui n’était pas le leur et ne pas être refoulés à l’entrée du stade.

Les «marques» comme Lacoste ont d’ailleurs essayé de reprendre leur image en main. Qu’auraient penser les riches retraités du XVIe arrondissement s’ils avaient vu un jeune de banlieue avec le même polo qu’eux ? Du mal, assurément, car le petit logo en forme de crocodile a perdu sa valeur d’attribution de rang social. Décidément, notre société est bien tordue au point d’abandonner un vêtement, mais aussi une pratique, parce qu’elle a été adoptée par des individus jugés indignes. Le snobisme, c’est cela.

Deuxièmement, le fait que l’on puisse appartenir à un groupe social en grande partie grâce à une «marque» me sidère. N’acheter que d’une (ou d’un panel très réduit) de «marques», c’est rentrer au choix dans l’image définie par l’entreprise qui la pilote ou bien dans celle imposée par les clients. Superbe perspective ! Les esprits libres sont-ils si marginaux que la majorité ait besoin d’un logo pour se définir aux yeux des autres ? Apparemment, oui. L’on rentre dans une case, un stéréotype auto-entretenu, et l’on n’en sort que difficilement : «racaille» (et son équivalent féminin, la greluche), «métalleux», «baba-cool»… L’appartenance à de telles catégories n’est toutefois pas réservée aux jeunes, de surcroît issus de milieux populaires. Le cadre supérieur, par exemple, en est aussi. Il a sa panoplie de «marques» comme un enfant se déguiserait en Zorro : le stylo Mont-Blanc dont le logo est soigneusement mis en évidence lorsqu’il est glissé dans la poche-poitrine de son costume Hugo Boss à 950 euros, costume qu’il ne tient surtout pas à froisser en montant dans son Audi A4. Un trajet en auto qui lui permettra d’éviter de salir ses Berluti rutilantes fraichement patinées de violet et de vert olive.

Et le vêtement classique dans tout cela ? Lui aussi a ses «marques», au sens d’entreprises qui cultivent l’image de leurs produits. Elles touchent peu au vêtement. La seule qui me vient à l’esprit est Barbour. Si les vestes matelassées peuvent être trouvées dans d’autres enseignes (Husky, à l’époque), les vestes de coton ciré sont les seules sur le marché à être si peu chères et d’aussi bonne qualité. En revanche, il est difficile de dire que l’on ne peut trouver des polos moins chers et de meilleure qualité à d’autres endroits que chez Fred Perry ou Lonsdale, par exemple. Outre l’habit, la «marque» relative au vêtement classique ne se voit qu’en ce qui concerne l’automobile et l’horlogerie. Il est fort peu aisé de trouver une voiture de «marque distributeur» ! En revanche, on peut demander de retirer le logo pour certains modèles. Une nécessité, à mon avis. Et pour l’horlogerie…plus l’inscription est discrète, mieux c’est.

Les logos, et a fortiori les «marques», sont donc plus que jamais à proscrire pour préserver notre santé mentale et notre indépendance d’esprit. Ce que je retiens également du tragique fait divers et à la fois fait de société mentionné au début de ce billet, c’est qu’une «vente privée» et une «marque» ont fait un mort. Mais que fait la police ?!

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