Un papier du Monde paru avant-hier m’a interpellé. Les deux journalistes, Sandrine Cabut et Pascale Santi, l’ont à raison intitulé « Génération ‘biture express’« .

Le sujet d’étude, vous l’aurez compris, est la nouvelle tendance chez les jeunes à boire davantage, de manière presque frénétique et de plus en plus tôt. Selon le dernier rapport de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) publié le mardi 28 mai, plus d’un jeune sur deux âgé de 17 ans a bu jusqu’à être ivre au cours du dernier mois. Un chiffre en augmentation depuis 2005, passant de 46% à 53% en 2011. « Même ceux qui boivent peu fréquemment boivent plus intensément« , s’alarme Stanislas Spilka de l’OFDT. Selon François Beck, responsable du département des enquêtes de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes), nous sommes passés d’une consommation « latine » de l’alcool en « en buvant à table » à une consommation « intense« , telle celle qui est observée en Grande-Bretagne. C’est pour cela que les jeunes privilégient les alcools forts qui rendent ivre plus vite : en « 16 minutes chrono » pour la vodka, notent les deux journalistes. Pour le docteur Pommereau, psychiatre en charge d’un service prenant en charge des adolescents suicidaires, notamment à cause de l’alcool, au CHU de Bordeaux, il ne fait aucun doute que ces « enfants de l’image et du zapping » ont « du mal à supporter d’attendre, le différé« . « C’est tout, tout de suite, ou rien, analyse t-il. Ce sont des consommateurs, habitués à prendre et à jeter. Ils zappent tout le temps, passent d’un monde à l’autre« .

« Autrefois, on savait boire. On apprenait jeunes. L’alcool n’était pas considéré comme quelque chose de mal. C’était même un bon camarade du moment qu’on ne le laissait pas nous entraîner trop loin« , note l’intellectuel et animateur de télévision Frédéric Taddeï dans un éditorial sur le site Newsring. Sa thèse ? C’est le puritanisme venu des pays anglo-saxons, notamment des États-Unis fortement marqués par la prohibition qui, en diabolisant et en réprimant la consommation courante d’alcool, a paradoxalement créé une consommation parallèle, cachée, honteuse, qui prend une forme violente.

D’un verre de vin à table à une bouteille de vodka en soirée

Ces deux papiers appellent plusieurs constatations. Il faut d’abord remarquer que l’alcool n’est plus perçu de la même manière. Autrefois, l’on buvait à table un verre de vin rouge ou un peu de bière. Il semble que la majorité le faisaient pour agrémenter leur repas d’une saveur supplémentaire bien qu’il existait sans conteste une poignée de brebis galeuses imbibées du matin au soir. Si l’on reprend la thèse de François Beck, de l’Inpes, qui correspond à celle de Frédéric Taddeï, l’on s’aperçoit qu’à cette consommation quasi-quotidienne à fin gustative s’est substituée une consommation peut-être moins régulière mais dont la seule finalité est l’ivresse.

Ensuite vient le motif de l’ingurgitation effrénée de l’alcool. Il s’agirait de « se lâcher » et de « faire cesser la prise de tête« , note le Dr Pommereau. Une catharsis bien superficielle. Quoi de pire que de s’enfermer dans des paradis artificiels pour fuir les ennuis de la vie quotidienne ? Et puis, si ces « bitures express » sont réalisées en communauté afin de faciliter les échanges car étant censées vaincre la timidité, l’effet inverse est cependant constaté puisque l’ivresse rend toute communication intelligente impossible.

Pour ma part, je me range du côté de Frédéric Taddeï, considérant qu’une criminalisation de l’alcool amènerait l’effet opposé à celui désiré. Un retour une consommation occasionnelle et gustative me semble souhaitable, tout en ayant conscience des dangers de l’alcool (cancers et maladies cardiovasculaires notamment) sans pour autant enchaîner les jeunes générations jusqu’à leur majorité. Après tout, une première ivresse assez sévère n’est-elle pas un choc suffisant pour que l’on n’ait plus envie de s’y frotter ? Encore faut-il que le coma éthylique ne soit pas un nouveau jalon de la réussite à notre époque, au même titre que de posséder une télévision dernier-cri ou un costume Hugo Boss.

L’avènement de la société du caprice liée au paradigme de la mode

Cette alcoolisation nouvelle me semble être l’un des nombreux symptômes d’une ère nouvelle : l’avènement d’une génération zapping qui prend et jette. « C’est tout, tout de suite, ou rien« , notait le Dr Pommereau. Les jeunes générations sont comme des enfants de quatre ans capricieux et gâtés à souhait – un comportement qui était déjà présent dans les générations actuelles, mais qui semblait encore limité. La faute aux parents, qui ont habitué leur progéniture à disposer de tout, créant un sentiment de lassitude ? C’est en tout cas un facteur qui semble déterminant, surtout lorsque l’on aperçoit des enfants hauts comme trois pommes s’affichant fièrement avec un téléphone valant plus de 500 euros.

La génération zapping fait partie intégrante du paradigme de la mode. Elle fait preuve de panurgisme, de superficialité et d’impatience. Qu’il est à la fois désolant de constater une telle déchéance, et inquiétant de savoir que cette génération constituera la France de demain ! En attendant, continuons à déguster tranquillement (et occasionnellement) nos ales, vins, portos, whiskies ou cognacs afin de militer à notre manière pour une autre conception de la consommation d’alcool, mais aussi de la consommation tout court. Peut-être ferons-nous des émules…