Peut-on faire commerce de l’élégance ? demandais-je à la fin de mon avant dernier billet, en guise d’ouverture, à propos de la poudre aux yeux jetée par certaines entreprises.

Définissions tout d’abord ce que nous pouvons entendre par « élégance ». Prenons tout d’abord ce terme tel qu’il est généralement accepté, au sens d’être vêtu de vêtements classiques ainsi que tout ce qui lui est associé, des montres aux souliers ; puis intéressons-nous au sens qui lui est donné ici, à savoir celui d’un idéal intellectuel. Nous verrons ainsi que des éléments inattendus viendront répondre à cette question simple en apparence.

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En ce qui concerne le vêtement, oui, bien entendu, l’on peut en faire commerce. Mais il y a commerce et commerce. Celui, grossièrement, d’une consommation effrénée où les clients butinent çà et là des objets de qualité médiocre puis rejettent le fruit de leur collecte, contre celui d’une entreprise familiale digne de confiance comptant sur des clients fidèles.

Évidemment, les entreprises doivent prospérer afin de se développer, de régler les factures et de permettre au patron et à ses salariés de vivre correctement de leur travail. Elles se trouvent souvent face à un choix cornélien qui peut être résumé comme suit : croître de manière fulgurante en empochant un beau pactole tout en perdant ses valeurs, ou s’agrandir lentement mais sûrement et rester fidèle à soi-même. Revers de la médaille : les profits sont là mais sont relativement bien plus faibles qu’avec le premier choix. Il me semble qu’aujourd’hui, les sociétés optent dans l’immense majorité pour le premier alors qu’autrefois, elles étaient dirigées de manière familiales et grandissaient sur plusieurs générations grâce aux capitaux propres. Cela peut-être expliqué par un désir irrépressible d’immédiateté et d’appât du gain. C’est le leitmotiv de l’économie classique : la perspective du profit motive les actions. Cela expliquerait le déclin de l’industrie du vêtement classique, au delà de la quasi disparition de la demande au profit du prêt-à-porter et des vêtements et objets fabriqués en usine.

Et si nous tentions de nous défaire de ce leitmotiv et que nous envisagions qu’un entrepreneur peut nourrir d’autres desseins que de maximiser son profit, dans un cadre intégrant sur un pied d’égalité économie, éthique et relations humaines ? Le cadre du paradigme de l’élégance permet d’apporter une réponse à tous ceux qui sont écœurés du gaspillage induit par la consommation effrénée. En ce qui concerne le vêtement classique, les produits vendus sont intemporels et leur qualité leur permet de durer. Ils ne sont donc pas renouvelés souvent par leur propriétaire : une paire de souliers peut durer une dizaine d’années ; vingt ans pour une veste en coton ciré Barbour, idem pour un costume entièrement entoilé réalisé sur-mesure par un tailleur expérimenté.

Or, comment survivre pour une entreprise lorsque les cycles d’achats sont si espacés, les produits onéreux du fait de leur qualité et surtout lorsque l’on est un petit artisan, tel un bottier, un pipier ou un tailleur ? Le paradoxe semble insoluble. La seule solution semble d’être constamment sur le fil. Faire des concessions afin d’inciter à l’achat voire d’attirer de nouveaux clients mais en restant fidèle à son identité et à ses principes. Il faut toutefois ne pas décevoir les acheteurs les plus traditionnels qui ont souvent horreur de la marchandisation des produits classiques. Pourtant, il faut tout de même remplir le tiroir-caisse de la boutique… Un exercice difficile, donc, qu’il est d’autant plus difficile à réussir que la conjoncture économique n’est pas excellente et que l’ère du temps n’est pas à une consommation raisonnée et raisonnable.
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Peut-on faire commerce de l’élégance intellectuelle, alors ? Peut-on vraiment monnayer cette connaissance comme Bloomberg échange et vend des informations à destination des financiers ? A mes yeux, il s’agit d’une question de respect vis-à-vis des traditions : celles-ci sont trop nobles pour être bradées comme des torchons. Et puis, ne serait-il pas terriblement vide et froid de vendre sur ce blog du « conseil en image » ou que sais-je encore ? Les rapports simplement marchands ont un côté carnassier et impitoyable qui glacent le sang, alors échappons-y autant que nous le pouvons. C’est pour cela que ce blog est gratuit et que je n’en tire aucun bénéfice, pécuniaire ou matériel.

L’élégance est un don que l’on fait à autrui. Dire que l’on n’y gagne rien est entièrement faux : ce n’est tout simplement pas un bénéfice en monnaie sonnante et trébuchante. Nous parlons de bien plus. Il s’agit de rapports humains et de la richesse qui en découle. Et puis, le don appelle généralement un autre don en retour, comme l’a théorisé Marcel Mauss. Les entreprises qui adoptent une telle attitude -en se rendant disponibles et prodigues en bons conseils pour leurs clients, par exemple- font un pari, puisque ces actions représentent des pertes de temps dont les retombées économiques ne sont pas chiffrables. Et pourtant…! Un client choyé est un client acquis. Cela permet également de réhumaniser le commerce. Au « travailler plus pour gagner plus », préférons le « gagner moins mais être plus épanoui » !

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