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L’idée de l’élégance défendue ici est celle d’une attitude intellectuelle qui révèle une profondeur d’esprit, un discernement affûté, le refus de se limiter aux apparences ainsi qu’une éthique humaine et humaniste. Le paradigme de l’élégance décline cette attitude en s’intéressant au vêtement classique. Ceci n’est qu’un parti pris. L’habit et les règles britanniques qui régissent son port ne sont pas forcément synonymes d’élégance. Ils n’en sont qu’un avatar. L’élégance étant ici définie comme étant intellectuelle, elle est par essence protéiforme et peut s’incarner dans de nombreux sujets, même les plus inattendus. C’est, mot pour mot, la ligne éditoriale de ce blog. Un bel idéal, me direz-vous, mais qui, sans illustration, reste un vœu pieux, puisque les sujets que j’ai choisi jusqu’à présent pour incarner l’élégance étaient issus de la culture occidentale classique, du vêtement en passant par la musique et à l’art de vivre en général. Ce billet sera donc l’occasion de donner un exemple d’élégance qui n’y soit pas relié. Le choix était forcément arbitraire parmi des sujets aussi divers et variés que certaines musiques de rue, de jeu vidéo ou encore de dessin animé japonais, possèdent les qualités prétendre être élégants. Ces sujets n’ont pas forcément pour but de vous plaire et ils ne reflètent pas forcément mes goûts. Pourtant, force est de reconnaître en eux une profondeur, une intelligence qui méritent d’être saluées.

J’évoquais les dessins animés japonais. J’avoue n’y connaître pas grand chose. L’image que j’en ai, très sûrement la même que la vôtre, est celle d’œuvres violentes et peu fouillées à destination d’enfants et de pré-adolescents, dévorées à l’heure du petit-déjeuner avant de prendre le chemin de l’école. Que cette impression soit fondée ou non, il existe, à côté de ces prêt-à-consommer, des longs métrages animés japonais qui sont de véritables chefs-d’œuvre. L’exemple le plus probant est sûrement celui des studios Ghibli. Leurs créations sont incroyablement travaillées, fouillées et profondes.

Créé en 1985 par MM. Takahata et Miyazaki, le studio offre au monde en moyenne une production tous les deux ans. Les réalisations oscillent entre candeur et insouciance enfantines, gravité et sérieux, mais sont toujours surréalistes et oniriques. Certainement le plus emblématique des Ghibli, Mon voisin Totoro (1988) est des premiers à avoir été produit. C’est l’innocence pure, la rencontre entre l’Ode à la Joie et la Symphonie Pastorale. Une histoire simple, insouciante, celle d’une enfant venue habiter dans le Japon rural et qui se lie d’amitié avec un esprit, sorte de gros ours tendre et inoffensif appelé Totoro, sûrement issu de son imagination fertile. Le fantastique animal est d’ailleurs devenu la mascotte des studios. Le tombeau des lucioles (1988 également) est, lui, des seconds. D’une tristesse incroyable, ce long métrage conte l’histoire d’un garçon et de sa petite sœur, devenus soudainement orphelins lorsque l’aviation américaine bombarda leur village, en 1945, puis leurs vaines tentatives pour survivre.

Totoro

Mon voisin Totoro (1988)

Dans la majorité des cas, les Miyazaki (ainsi les nomme t-on souvent par métonymie, le Maître ayant supervisé personnellement nombre de ses films) sont incroyablement riches. Tout d’abord car enfants et adultes peuvent y entendre deux discours bien différents : simple divertissement pour les premiers, œuvre fortement engagée dans la préservation de la nature (le monde dévasté et irrespirable de Nausicaä de la vallée du vent (1984), les tanukis chassés de leur habitat naturel dans Pompoko (1994), l’intégrité de la forêt dans Princesse Mononoké (1997)…), ou la paix (la lassitude de Porco Rosso face aux conflits (1992), les gardiens de Laputa appelés à la rescousse contre les velléités guerrières dans Le château dans le ciel (1986), la mer à chérir comme si elle était notre progéniture dans Ponyo sur la falaise (2008)…) pour les seconds.

Nausicaa

Nausicaä de la vallée du vent (1984)

Ensuite, du fait de l’imagination débordante des scénaristes mêlée à la culture japonaise teintée d’animisme, l’on voit intervenir des créatures fantasmagoriques. Quelle merveille de voir les tanukis (Pompoko) voire des félins (Le Royaume des chats, 2002) prendre vie, le feu dans l’âtre s’animer (Le château ambulant, 2004), et le personnage principal côtoyer maints esprits, tel Chihiro (2001) dans les bains, ou les gardiens de la forêt, les sylvains, dans Princesse Mononoké.

Chihiro

Le voyage de Chihiro (2001)

Les univers intègrent parfois des éléments de rétro-futurisme -une esthétique couramment qualifiée de « steampunk »- avec de majestueux dirigeables, des machineries et des chemins de fer fumants et monumentaux (à l’instar du Château dans le ciel, du Château ambulant ou de Nausicaä). Cerise sur le gâteau, les composition musicales, toutes originales, sont orchestrées avec talent.

Chateau dans le ciel

Le château dans le ciel (1986)

Chaque nouveau film surprend par la constance de sa consistance et de l’imagination dont il a fallu faire preuve pour créer des mondes aussi complets et enchanteurs. Ils conjuguent avec brio divertissement et engagement, légèreté et profondeur. Les œuvres du studio Ghibli, bien qu’ayant confié sa distribution à l’étranger à Disney, s’affranchissent du moule hollywoodien. Malgré vingt long métrages (davantage si l’on compte l’avant-Ghibli), aucun n’est formaté, chacun est unique mais la cohérence entre les films est incroyable.

Une densité intellectuelle qui fait que, bien qu’éloignées de nos chers blazers en serge peignée, richelieus en veau-velours, whiskies single malt ou pipes de bruyère sablées, les œuvres de Miyazaki peuvent être sans conteste qualifiées d’élégantes. Et elles ne sont évidemment pas les seules à l’être parmi celles qui n’appartiennent pas de prime abord aux sujets habituellement abordés sur ce blog.

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