Étiquettes

,

De l'élégance masculine

_

« Non, il n’arbore pas de pochette avant six heures du soir. Non, il ne porte pas de chaussures noires avec un blazer. Oui, les vestes de ses costumes de tweed ont deux fentes dans le dos, et les vestons, une seule. Oui, ses manteaux descendent en dessous du genou. Non, on ne trouve pas de revers sur le pantalon de son costume croisé bleu marine. Non, il ne se sert pas d’un parapluie à la campagne, sauf s’il est homme d’église. Oui, ses gestes sont d’une lenteur exquise. Oui, il s’habille chez les tailleurs de Londres ou de Milan. Non, il ne pose pas à l’homme élégant sur la couverture des magazines. A force d’artifices, il parvient à donner l’illusion du naturel, tandis qu’à vouloir être invisible il finit par être remarquable. Il est conventionnel. Il est anachronique. Il est maniaque. Il sait tout cela, et il continue de cultiver le plus paradoxal, le plus froid et le plus raffiné des travers, à savoir l’élégance masculine. Mais comme ces feux de Bengale qui éblouissent le crépuscule d’une fête, ou ces éclats de rire surpris en marchant à côté d’une haie d’aubépine, l’apparition d’un homme élégant est trop éphémère et sa disparition trop frustrante pour ne pas hanter la mémoire de toute une vie » . Il suffit de lire ce résumé situé en quatrième de couverture pour s’apercevoir à quel point l’ouvrage de Tatiana Tolstoï est prometteur. Un ouvrage qui, si l’on se fie à ces lignes, aborde de manière poétique à la fois les règles classiques du vêtement et les postures morales « élégantes » tout en apportant le soupçon d’intellect qui manque si cruellement aux ouvrages uniquement dédiés à l’habit, parfois qualitatifs il est vrai, mais hélas toujours terre-à-terre.

En guise de préambule à son exposé, Tatiana Tolstoï définit l’élégance. Un moment important, fondateur même, puisque le reste de l’ouvrage consacré au vêtement n’aurait ni la même saveur ni la même portée sans cela. L’auteure oppose ce qu’elle nomme le « dandysme » au « tact vestimentaire » . C’est, comme je l’avais déjà exposé dans le second billet dédié à l’utilité du vêtement, l’opposition entre l’apparence, le culte absolu de la beauté, et la fonctionnalité, cette dernière trouvant de nombreuses justifications d’un point de vue moral et intellectuel. L’utilité, oui, soutient Tatiana Tolstoï, mais les tenues classiques « ne sauraient constituer une fin en soi […] L’homme élégant est tenu de s’élever au-dessus de la convention vestimentaire masculine » . Mais, met-elle en garde, « appliquée sans esprit ni imagination, cette convention efface l’homme qui lui obéit aussi radicalement que les ténèbres absolues dérobent au regard la grâce floconneuse d’un bouquet de pivoines » . Si la transgression opérée par le novice est « trop voulue » donc « lourde » , trop afficher la différence vestimentaire revient à « banaliser » le vêtement, affirme t-elle.

Tatiana Tolstoï aborde de manière plutôt complète les règles classiques qui régissent le port du vêtement tout en réussissant le tour de force d’éviter une liste interminable et rébarbative. Les sujets englobent tout ce qui touche à l’habit, du costume de ville au manteau, en passant par le chapeau, les souliers, les chaussettes, la chemise, la cravate, les tenues de sport, les tenues formelles ou encore les accessoires et bijoux. Ceux-ci sont traités avec une érudition d’autant plus surprenante que l’auteure n’a pas fait l’expérience de ces traditions, mais les a synthétisées en échangeant avec des passionnés et par la seule et simple observations de mises. Ces règles sont toujours accompagnées d’anecdotes historiques et de notes quant à leur aspect pratique et utilitaire.

Le tout est accompagné de deux types d’illustrations : des dessins, sobres mais amplement suffisants, ainsi que plusieurs portraits d’hommes élégants choisis avec soin et intitulés à raison « le style c’est l’homme » , afin de souligner son caractère protéiforme. Ces portraits sont réalisés avec finesse et talent, dépeignant des hommes bien mis mais pas seulement, s’attachant aussi à décrire leurs attitudes, leurs postures et leurs idéaux.

Plusieurs partis pris sont notables dans cet ouvrage. L’un des plus marquants est une éloge de la patine et de l’âme du vêtement. Tatiana Tolstoï évoque « […] ces minuscules échoppes où l’on peut trouver des trésors dignes de figurer dans un musée. Je veux parler des boutiques de vêtements d’occasion. J’ai assez insisté sur le ridicule des vêtements neufs, encore rigides de leur apprêt, pour ne pas m’étendre sur l’avantage de se fournir en de tels magasins. Un faux manteau-du-grand-père n’aura jamais le cachet du vêtement découvert dans une malle du grenier familial, toutefois ce pis-aller est infiniment préférable à l’achat d’un chesterfield flambant neuf » . Le second parti pris peut être relié à celui-ci. L’auteure semble considérer que l’élégance est endémique, qu’elle ne peut être issue que d’un héritage. Quiconque n’en aurait pas bénéficié et aurait été un élégant autodidacte, pourrait-on dire, est jugé ridicule, pathétique, tout comme celui qui, se constituant sa garde-robe, opte pour un chesterfield neuf à défaut de disposer de celui de son grand-père. Il me semble que Tatiana Tolstoï se trompe d’élitisme. De même que la véritable noblesse est celle de l’âme et non celle des titres, l’élégance devrait de mon point de vue se mériter et non pas se circonscrire à un certain milieu. Oui à l’élitisme et à l’élévation de l’esprit, mais un élitisme sur le modèle « Républicain » .

Ce léger désaccord entre les idées défendues ici et le parti pris adopté par Tatiana Tolstoï n’affecte en rien la qualité de son ouvrage. Sa prose érudite et poétique marquent l’auteure comme la digne héritière d’une longue lignée de lettrés tandis que son humour décapant – notamment lorsqu’elle répertorie ce qu’il faudrait « brûler » , de l’imperméable en jean au Trilby orné d’une cordelette en passant par le costume de tweed croisé, mais aussi les « abominations absolues » , comme « s’endimancher un dimanche » ou des chaussettes blanches avec un smoking – élèvent l’ouvrage au rang de chef-d’œuvre à se procurer absolument, que l’on soit novice ou élégant averti.