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Il y a un peu plus de six mois, j’ai soutenu la thèse selon laquelle le vêtement a perdu son caractère fonctionnel pour ne (presque) plus être doté que d’attributs ornementaux. Ce glissement trahissait selon moi une superficialité sans précédent, et donc à l’opposé du concept d’élégance défendu ici puisque éminemment intellectuel. Selon cette définition, quoi de plus inélégant, donc, que des poches (notamment la poche ticket), des coudières, des plis d’aisance…rajoutés pour faire « joli » , et non pour répondre à un véritable besoin pratique ainsi que pour s’adapter à son environnement ?

De l’élégance masculine, l’ouvrage magistral et intemporel de Tatiana Tolstoï (paru en 1987), permet d’ajouter une pierre à l’édifice de l’élégance intellectuelle. Jugez plutôt le texte qu’elle reproduit :

« Qu’il s’agisse de la beauté des monts, fleuves, personnages et choses, ou qu’il s’agisse de l’essence ou du caractère des oiseaux, des bêtes, des herbes et des arbres, ou qu’il s’agisse des mesures et proportions des viviers, des pavillons, des édifices ou des esplanades, on n’en pourra pénétrer les raisons ni épuiser les aspects variés, si en dernier lieu on ne possède cette mesure immense de la tenue vestimentaire adéquate. Si loin que vous alliez, si haut que vous montiez, il vous faut commencer par un simple pas. Ainsi, la tenue vestimentaire adéquate embrasse-t-elle tout, jusqu’au lointain le plus inaccessible, et sur dix millions de tenues, il n’en est pas une dont le commencement et l’achèvement ne résident dans cette tenue vestimentaire adéquate dont le contrôle n’appartient qu’à l’homme. Par le moyen de la tenue vestimentaire, l’homme peut restituer en miniature une entité plus grande sans rien en perdre…

Si l’on se sert de la tenue vestimentaire adéquate comme mesure, alors, il devient possible de participer aux métamorphoses de l’Univers, de sonder les formes des monts et des fleuves, de mesurer l’immensité lointaine de la Terre, de jauger les dispositions des cimes, de déchiffrer les secrets sombres de nuages et des brumes. Que l’on se campe droit, face à une étendue de mille lieues, ou que l’on jette un coup d’œil de biais dans l’enfilade de mille cimes, il faut toujours en revenir à cette mesure fondamentale du Ciel et de la Terre. C’est en fonction de cette mesure du Ciel que l’âme du paysage peut varier: c’est en fonction de cette mesure de la Terre que peut s’exprimer le souffle organique du paysage. L’homme élégant détient la tenue vestimentaire adéquate, et c’est pourquoi il peut embrasser la forme et l’esprit du paysage » .

Que de poésie ! Quelle profondeur ! « Si l’on se sert de la tenue vestimentaire adéquate comme mesure, alors, il devient possible de participer aux métamorphoses de l’Univers » : participer aux changements de notre environnement -feuilles mortes rougeoyantes et pluie à l’automne, neige et bise en hiver, brise et feuilles éclatantes de verdure au printemps et en été-, c’est vivre en harmonie avec et « restituer en miniature une entité plus grande sans rien en perdre » . Si Tatiana Tolstoï considère le port d’un anorak en montagne ou un costume de tweed à la campagne comme étant d’ « involontaires » mises au diapason avec notre environnement proche, l’analogie peut être davantage assumée. Porter une tenue adéquate c’est se fondre dans l’Univers, non pas pour passer inaperçu mais afin de témoigner du respect et de l’humilité face à la grandeur de la Nature et aussi, tout simplement, par soucis de praticité.

Puis l’auteure de révéler que le texte qu’elle a reproduit ne traitait en réalité pas d’élégance, mais d’art ! Il s’agissait en effet d’un extrait des Propos sur la peinture de Shih-t’ao écrits en 1700. A la place de « tenue vestimentaire » était utilisé « unique trait de pinceau » tandis qu’ « homme élégant » a usurpé la place du mot « pinceau » . Heureux hasard que cet extrait qui se prêtait à merveille à l’illustration du concept d’élégance théorisé ici et que Tatiana Tolstoï nomme le « tact vestimentaire » . Plus loin, elle définira ce dernier par le fait de « modeler par courtoisie ses tenues aux circonstances et aux personnes [rencontrées] » . Ainsi, il est important de porter des tenues adaptées à l’environnement comme aux circonstances.

A cette conception, l’auteure oppose ce qu’elle nomme le « dandysme« . De même, elle reproduit un texte afin de l’illustrer :

« L’homme élégant est un homme perdu. Il n’a ni intérêts, ni affaires, ni sentiments, ni attachements, ni bien, ni nom à lui. Il est entièrement absorbé par un intérêt exclusif, unique, une seule pensée, une seule passion : la beauté.

Au plus profond de lui-même, pas seulement en pensée mais en action, il a rompu ses liens avec l’ordre établi, avec le monde cultivé, avec les lois, conventions, conditions et morales de notre monde. Il en est l’ennemi implacable, il ne continue d’y vivre que pour le détruire plus efficacement de l’intérieur…

Il méprise l’opinion publique. Il méprise et déteste l’ordre moral actuel, dans toutes ses exigences et ses expressions. Pour lui, est moral tout ce qui facilite le triomphe de la beauté. Tout ce qui l’entrave est criminel…

Dur pour soi-même, il doit être dur pour les autres. Tout sentiment tendre et débilitant – amour de la famille, amitié, tendresse, gratitude, sens de l’honneur – doit être étouffé au profit d’une seule passion glacée, celle de la beauté. Pour lui, un seul plaisir, une seule consolation, une seule récompense, une seule satisfaction : le triomphe de la beauté. Jour et nuit, il ne doit avoir qu’une pensée, qu’un but : la beauté. Œuvrant à cette fin, inlassablement, froidement, il doit être prêt à la mort, prêt à détruire de ses propres mains tout ce qui s’oppose au triomphe de cette cause…

La nature du véritable homme élégant exclut tout romantisme, toute sensibilité, enthousiasme et engouement. Elle exclut même la haine et la vengeance personnelle. La passion de la beauté, devenue chez lui une seconde nature, doit, à chaque instant, être liée à un froid calcul. Partout et toujours, il doit être non pas ce à quoi l’incitent ses penchants personnels, mais ce que lui prescrit la beauté.

Seul celui qui prouve en actes qu’il est un homme élégant comme lui peut être son ami et camarade. Le degré d’amitié et de dévouement, et les autres obligations envers un tel camarade sont déterminés uniquement par leur degré d’utilité pour le triomphe de la beauté.

Point n’est besoin de mentionner la solidarité entre hommes élégants. En elle réside toute la force de la beauté…

Lorsqu’un camarade tombe en détresse, l’homme élégant – en décidant de le sauver ou non – doit prendre en considération non pas ses sentiments personnels, mais seulement le bien de la cause de la beauté…

Il n’est pas un homme élégant s’il a pitié de quelque chose dans ce monde. Tant pis pour lui s’il a des attaches familiales et des liens d’amitié et d’amour ; et il n’est pas un homme élégant si ces liens peuvent arrêter sa main » .

Au texte précédent, qui était apaisé et prônait la recherche de l’harmonie, s’oppose radicalement cette vision faisant l’apologie de la quête de la beauté. Une quête froide, implacable et sans concessions afin d’atteindre cet absolu. Comment ne pas entrevoir, à travers ces lignes, la figure de Dorian Gray ? Du paradigme de l’élégance, cette vision intellectuelle, morale et éthique de l’élégance, nous passons à l’unique soucis – que dis-je, une obsession – de la beauté :  un « froid calcul » qui glace les os et qui s’affranchit de toute notion de bien ou de mal.

Ce « dandysme« , comme Tatiana Tolstoï qualifie cette position, souhaite mettre à bas tout classicisme, au sens de règles établies. En cela, il est absolument et résolument moderne. On peut y voir, comme le note effectivement l’auteure, l’archétype de la pensée romantique et du dandysme, tel Baudelaire. Ce texte, comme le précédent, a été détourné de son sens premier, puisqu’il traitait en réalité…de la Révolution : il s’agissait du Catéchisme du révolutionnaire, de Bakounine et Netchaïev, deux nihilistes et anarchistes. « Révolutionnaire »  a été remplacé par « homme élégant » , et « révolution » par « beauté » . Là encore, le texte s’est prêté à merveille au mime.

Le dandysme contre le tact vestimentaire, c’est finalement le style, l’apparence, la superficialité contre l’élégance au sens où elle est définie ici. L’univers du vêtement masculin classique semble se résumer à ces deux mouvements, à cet antagonisme irréconciliable. Ceux qui découvrent ce monde sont souvent tentés par la seule beauté. La beauté, oui ! Mais pas au détriment de l’utilité, de ce fameux tact vestimentaire vis-à-vis d’autrui, des occasions et de l’environnement, comme je le soutenais dans le précédent billet. Ceci est le cœur de l’élégance, à nous de faire en sorte que la beauté seule ne triomphe pas.

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N.B.: afin d’illustrer ce « tact vestimentaire » , je vous renvoie à un article créé il y a quelques semaines redirigeant vers diverses pages traitant des types de vêtement à porter en fonction de l’environnement et des occasions.