Mots-clefs

, , , , ,

Quelle ironie : plus de deux siècles après la Révolution, la France n’a pas su s’émanciper de la monarchie, ni de l’Empire, à tort ou à raison d’ailleurs. Elle est passée d’une courte première République aux accents paranoïaques à plus de dix ans d’Empire suivis de trois décennies de monarchie, et à nouveau un Empire pendant presque 20 ans après un court intermède républicain. La IIIe et la IVe République auront été les seuls régimes politiques parlementaires, donnant donc plus de poids aux représentants du peuple qu’au chef de l’Etat. Après cette période de 90 ans de pouvoir détenu par les Assemblées, les Français ont voté à 82,6% pour que le rôle du président de la République ne se cantonne plus à la représentation symbolique, comme il l’était sous ces deux Républiques, mais évolue vers un statut réellement décisionnaire. Un choix qui s’apparente à un retour vers la conception du pouvoir qui prévalait sous la monarchie ainsi que sous les deux Empires.

L’on pourra rétorquer que la Ve République a été imaginée puis mise en place par de Gaulle afin de parer à l’instabilité parlementaire intrinsèquement provoquée par la nature des IIIe et IVe Républiques. C’est vrai. Mais j’y vois également l’incarnation du désir français de porter à la tête de la France un chef, le Chef tel qu’il a été incarné par Napoléon ou de Gaulle, deux figures qui font office de mythe : Napoléon a conquis l’Europe, et De Gaulle a été l’une des figures de la Résistance avec l’appel du 18 juin, puis a rétabli l’honneur de la France auprès des vainqueurs de la seconde Guerre Mondiale après la collaboration du régime de Vichy, lui a réservé un siège au Conseil de Sécurité des Nations-Unies, et l’a accompagnée durant les 30 Glorieuses.

La monarchie effraie mais suscite la nostalgie

Les pouvoirs concentrés dans les mains du Président ne font pas de la France une monarchie, bien entendu. Mais l’apparat et le faste d’Etat reflètent sûrement la volonté française de ne pas perdre la face en son sein comme sur la scène internationale. Cela pourrait être perçu comme une certaine nostalgie de la royauté. Une nostalgie inavouée, bien sûr. Les Français n’apprécient pas la monarchie : l’idée des privilèges leur est insupportable, et l’idéal de l’ascension sociale pour tous est chéri par l’immense majorité de la population. Les régimes monarchiques, pourtant majoritairement constitutionnels et adoptés par nombre de nos voisins plus ou moins directs, comme l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas et, bien entendu, le Royaume-Uni, sont au mieux regardés comme des bêtes curieuses par nos compatriotes, sinon méprisés et qualifiés de reliquats d’une période depuis longtemps révolue. Paradoxalement, les Français en majorité de droite mais aussi (parfois) de gauche apprécient la mise en scène du pouvoir dans des hôtels particuliers et dans un décor hérité des styles du IIIe Empire, de Louis-Philippe ou de Louis XVI, avec des cuisines privées et des assistants à foison. Un faste qui n’est parfois pas bien loin de celui du château de Versailles.

Le Président sous la Ve République apparaît comme un semi-monarque laïc, à mi-chemin entre les républiques parlementaires, comme l’était la France sous la IIIe et la IVe République, ou l’Italie et l’Allemagne à présent, dont le président de la République a un rôle davantage symbolique et représentatif, et les monarchies parlementaires si mal perçues par les Français de même que nos deux précédents Empires, où le monarque se pose en repère intangible et intemporel, conseille l’Etat et fait office de vitrine du pays. Tous les pouvoirs ne sont évidemment pas concentrés dans les seules mains du Président sous la Ve, mais sa grande et large capacité de décision en fait un puissant personnage.

La figure du commandeur sculptée par l’idéal bonapartiste

L’Hexagone est schizophrène en ce qui touche à la question des modalités de l’exercice du pouvoir politique. Elle hait la monarchie malgré le fait que le système politique actuel ressemble par bien des côtés à un subtil mélange du faste de la royauté, de l’autorité naturelle émanant de la tête de l’empire, et de la légitimité populaire accordé par la République. Cette conception du pouvoir à la française à laquelle s’attache généralement la droite, c’est le bonapartisme : l’idée du Chef précédemment cité, tel Napoléon ou de Gaulle, entretient l’idéal d’un Chef charismatique, paternaliste, défendant bec et ongles les intérêts de l’Hexagone à l’étranger, quitte à ce qu’il ne soit pas vraiment qualifié pour le poste en termes de culture et d’éducation.

Les Français et leur conception bonapartiste du pouvoir sont paradoxaux. Ils souhaitent taillader les dépenses d’Etat mais s’insurgent si l’on touche au faste du «château» ou de Matignon. Il leur serait inimaginable que l’auto présidentielle soit une Logan ou que le Président vive dans un appartement, mais reprocherait ensuite à ce dernier son coût public. Un Président se doit d’être exceptionnel mais doit également être proche du peuple. Les Français réclament par ailleurs un Chef mais n’acceptent que peu qu’il tranche. Que de contradictions…

Les deux Présidents de la rupture

L’ambiguïté de la perception du pouvoir en France ainsi que le résultats de ses contradictions ont éclaté au grand jour lors des élections présidentielles de 2012. Bien que libéral, Nicolas Sarkozy a fait figure de Chef au sens gaullien du terme pour de nombreux Français, surtout durant la présidence du Conseil de l’Union Européenne en 2008, en pleine crise financière et économique. L’ancien chef de l’Etat s’est à tel point accroché aux intérêts de la France qu’il a pu passer pour un roquet aux yeux de certains observateurs. Il a en outre été jugé comme étant charismatique. Puis est arrivé François Hollande, en rupture complète avec son prédécesseur car étant de gauche, bien entendu, mais aussi et surtout car il s’inscrivait à l’extrême opposé de la vision gaullienne du pouvoir. Le concept de la «présidence normale» s’inspire directement des démocraties nordiques, où le chef de l’Etat est un homme comme les autres, et où l’accent est mis sur le compromis entre les différents acteurs de la société civile opéré devant un Président en apparence absent plutôt que des décisions tranchées par un omni-président.

Interlude ou changement radical ?

Les Français sont majoritairement bonapartistes sans le savoir : voilà d’où vient l’incompréhension actuelle de la manière dont François Hollande dirige le pays. Aujourd’hui, il est pour beaucoup incompréhensible de voir un homme « normal », un homme qualifié de « mou », « incapable de décider », accéder à la fonction suprême. Ce modèle-là leur est étranger. Ils sont vite exaspérés par un Président auquel ils reprochent un manque de charisme, un manque de poigne politique. Mais si l’on adopte le paradigme utilisé par François Hollande, qui est la rupture avec le bonapartisme et l’adoption de la démocratie à la nordique, l’on s’aperçoit que le charisme n’est plus un prérequis pour exercer la présidence et que le manque de fermeté décisionnaire est intentionnel. Est-ce la fin du bonapartisme ? Et si François Hollande en était le fossoyeur ? Les votes en sa faveur ont-ils traduit un simple rejet de Nicolas Sarkozy, ou bien une véritable aspiration populaire à changer la manière dont est exercée le pouvoir présidentiel ? Le paradigme politique porté par François Hollande peut-il perdurer sans engendrer de blocage parlementaire ou avec les acteurs de la société civile ? Les Français vont-ils accepter cette nouvelle vision ? La fonction présidentielle doit-elle nécessairement être habitée par quelqu’un d’hors-normes, bonapartisme ou non ?

Voilà de nombreuses questions de fond et seul le temps sera en mesure d’y répondre. Trois options semblent cependant émerger concernant l’avenir politique de notre pays. La première verrait l’échec de François Hollande et la pérennisation du bonapartisme par l’élection de présidents dont le leadership serait le principal, sinon l’unique critère de sélection. La seconde verrait son succès : la Ve République pourrait laisser place à une VIe aux accents parlementaires, et les électeurs n’auraient pas peur de voter pour des technocrates sans trop de charisme. La troisième, et aussi la plus improbable, serait la plus cohérente avec les opinions françaises sous-jacentes : que l’apparente aversion pour l’empire et la monarchie se fissure et que ces deux régimes soient rétablis de manière parlementaire. Si un tel cas de figure se produit, la bataille sera rude entre bonapartistes partisans de l’empire, orléanistes et légitimistes, mais aussi pour décider de la place de la Religion dans un tel régime.

Publicités