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S’il y a bien un objet en grande partie responsable de la bêtise de beaucoup de nos braves concitoyens, c’est la télévision. Tout comme les rats véhiculaient la peste noire, le petit écran comme les contenus dont il se fait le réceptacle sont responsables de bien des bubons intellectuels de notre temps.

Le téléviseur lui-même est un pur objet de grande consommation. Il s’en fait des toujours plus grands, toujours plus plats, avec une définition d’image toujours meilleure. Le paradigme de la mode a encore frappé, là encore. Celui qui possède une télé veut bien souvent la changer alors qu’elle peut bien souvent toujours fonctionner. Combien de ménages modestes ont-ils acheté une télévision « Home cinéma » à écran ultra-plat dite « haut-de-gamme » pour en remplacer une qui marchait encore et qui finira à la décharge ? Combien ont pris un abonnement aux chaînes câblées sans en avoir besoin ? Question subsidiaire : combien de livres, combien de visites dans des musées auraient-ils pu acheter à la place ? Et lorsqu’on leur annonce ne pas avoir de télévision, la réaction ne se fait pas attendre : « oh là là ! Mais comment tu survis ?! ».

L’éSalon télévisioncrasante majorité des foyers français est pensée pour la télévision. Dans les salons, le téléviseur trône généralement comme un objet sacré sur un meuble dédié, et le canapé et les fauteuils sont orientés de façon à lui faire face. La vocation première du living-room n’est plus d’accueillir autrui dans un but d’échange, mais de permettre à la personne qui s’assied de toujours faire face à l’écran. Certaines familles ne vivent d’ailleurs qu’avec le téléviseur allumé en permanence, et ce même durant les repas ! Tout ceci dans le but de s’abrutir : la télévision implique d’être passif puisque nul ne peut choisir le contenu qu’il reçoit. C’est un état qui s’apparente à l’hypnose.

Sociologiquement, la télévision est la meilleure amie des classes les moins aisées, à la fois en termes d’équipement et d’utilisation. Selon l’Insee, les cadres étaient 92,4% à détenir un téléviseur en 2009, contre 99,8% des ouvriers et 97,6% des employés. Selon les données du ministère de la Culture et de la Communication pour 2009, il y a une corrélation inverse entre le niveau de diplôme et le temps passé devant la télévision. Les cadres supérieurs passent en moyenne 15 heures par semaines devant le petit écran contre 25 pour les ouvriers. Les sans diplômes y passent 27 heures, contre 13 pour les bac+3 et plus. En revanche, il y a une corrélation entre utilisation des ordinateurs (afin de regarder des vidéos) et le niveau d’étude, bien qu’elle soit moins prononcée. Ceci est absolument normal : plus l’individu a un bagage culturel important, plus il souhaitera choisir lui-même son contenu.

Les individus les plus cultivés regardent moins la télévision tout en en possédant relativement moins que les autres catégories sociales. Il semble que ce soit à la fois une cause et une conséquence de la nature des contenus qui y sont diffusés. Celui qui possède un bagage culturel suffisant ne daignera pas regarder des émissions de téléréalité, et il est certain que les chaînes de télévision produiront des programmes pour les catégories les plus représentées dans la population française.

Le Français moyen aime la télévision. Et pour cause : elle lui ressemble. Regardez sa médiocrité, l’on croirait apercevoir le mime Marceau à l’écran, essayant d’emprunter chaque geste, chaque mouvement, chaque pensée au bonhomme ventripotent et à sa mégère affalés dans leur canapé, l’œil vitreux et torve, attendant avec excitation la diffusion de leur émission de télé-réalité préférée. Les programmes diffusés à la télévision sont de purs produits issus de longues et complexes études de marché. Rappelez-vous ces propos de Patrick Le Lay, l’ancien PDG de TF1, qui, en 2004, avait défrayé la chronique par son cynisme : « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ‘business’, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. […] Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. […] Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise […]. La télévision, c’est une activité sans mémoire. Si l’on compare cette industrie à celle de l’automobile, par exemple, pour un constructeur d’autos, le processus de création est bien plus lent ; et si son véhicule est un succès il aura au moins le loisir de le savourer. Nous, nous n’en aurons même pas le temps ! […] Tout se joue chaque jour sur les chiffres d’audience. Nous sommes le seul produit au monde où l’on ‘connaît’ ses clients à la seconde, après un délai de vingt-quatre heures« .

Star Academy

Si cette abomination est censée représenter les désirs de notre société, c’est que cette dernière va décidément très mal.

Tout est dit : les programmes n’aspirent pas à la qualité mais à la rentabilité en cherchant à atteindre une audience capable d’attirer les plus grands annonceurs afin d’engranger le plus de recettes publicitaires. Tous les moyens sont bons tant qu’ils sont racoleurs. TF1 et M6, notamment, ont été les pendants audiovisuels de tabloïds comme The Sun, Voici ou Closer du moment où leur ligne éditoriale a dévié vers l’audience à tout prix grâce au voyeurisme et aux ragots sans aucun principe éthique ou moral.

Les programmes de ces deux chaînes sont vides, désespérément vides et superficiels : le télé-achat et les innombrables publicités ceinturant les programmes viennent apporter leur pierre au gaspillage général, et les jeux télévisés tout comme la télé-réalité sont présentés par des guignols en jean, T-shirt et veste de costume noire satinée amusant la ménagère de moins de cinquante ans. Éduquer, instruire…vous n’y pensez même pas ! Madame Michu n’a pas envie de faire fonctionner son cerveau en rentrant du travail, voyons, vous n’allez pas lui infliger cela. Il lui faut du divertissement et uniquement cela car, oui, les chaînes de télévision ne peuvent faire les deux en même temps. Pour Madame Michu, c’est vite vu : ce sera l’opium du peuple nouvelle génération. Hier, c’était du pain et des jeux, aujourd’hui ce sont des lasagnes au cheval et de la télé-réalité.

Avez-vous remarqué le point commun entre les jeux télévisés et la télé-réalité ? Le rêve (enfin, pour le Français moyen). Ils mettent en scène la réussite des candidats. Réussite matérielle pour le premier, l’on y gagne un lot en nature ou en argent sonnant et trébuchant. Réussite sociale pour le second, avec quelquefois des lots en nature mais dont l’importance est secondaire. Tout se déroule sur un plateau décoré de manière néo-futuro-technico-moderne pour en mettre plein la vue au premier venu. L’espace d’un soir, d’une semaine, de quelques mois, l’on devient le gagnant de la roue de la fortune, de la Star Academy, de Top Chef, tout comme les catégories sociales ouvrières et populaires en général avaient (et ont toujours) l’habitus social de jouer à des jeux de hasard, comme pour remettre leur réussite à la divine Providence.

Les jeux télévisés et la télé-réalité sont en fait des contes de fées pour le Français moyen. Ces deux types de programme véhiculent un rêve, le rêve selon lequel n’importe qui peut devenir chanteur (Star Academy, Pop Star, Nouvelle Star et tutti quanti), cuisinier (Top Chef, Master Chef…), aventurier (Koh Lanta), ou même déficient mental (Secret Story, Les Ch’tis). Ce rêve est faux et dangereux, car il invite à la fainéantise intellectuelle en faisant croire que n’importe qui peut devenir n’importe quoi, comme la nouvelle idole d’adolescents prépubères par exemple. D’ailleurs, la célébrité acquise par ces chemins de traverse est bien souvent éphémère. Qui, parmi ceux qui suivent ce genre d’émissions, se souvient des gagnants d’il y a deux, trois, quatre ans ?

Le talent existe, bien entendu, et il peut se manifester en n’importe qui quel que soit le niveau social. Avant tout, il faut acquérir une solide formation scolaire avant de devenir chanteur, cuisinier ou je ne sais quoi d’autre, afin de devenir un citoyen à part entière et de pleinement révéler ses points forts. A titre personnel, je ne pense pas que diffuser cette chimère de la réussite instantanée mais artificielle aux catégories les moins aisées leur rende service.

Outre les programmes de divertissement, les journaux télévisés participent également à la médiocrité générale des contenus. Le Français moyen est convaincu d’avoir fait sa bonne action intellectuelle du jour en regardant le JT de TF1 ou pire, celui de M6, qui manie avec encore plus de talent le titre racoleur et le fait divers insolite que son principal concurrent. La pépite reste tout de même Jean-Pierre Pernault qui, tous les midis, s’extasie devant des petits producteurs tels Robert Dugenoux, dernier artisan produisant à la main des seaux en bois en Lozère, et apparaît systématiquement avec une mine faussement attendrie à la fin de chaque reportage afin de charmer les retraités qui suivent avidement sa présentation.

Le saviez-vous ? Le contenu éditorial d’un journal télévisé peut être résumé en une seule page du Monde, c’est dire sa superficialité. Cela vaut mieux que rien ! me rétorquera t-on. Rien, c’est vite dit : les grands titres papiers sont aujourd’hui disponibles sur Internet non seulement de manière gratuite, mais l’information qui y est diffusée est surtout bien plus qualitative. Il suffit à Madame Michu d’allumer son ordinateur et de passer 35 minutes, soit la durée du JT, à lire des articles sur la géopolitique au Proche-Orient ou sur la politique des taux directeurs de la BCE. Le tour est joué : Madame Michu économise 700 euros en renonçant à l’achat de son téléviseur dernier cri (sans compter la redevance annuelle), et elle gagne en prime un solide bagage intellectuel en lisant les journaux sur internet.

Il y a bien quelques émissions intéressantes. Citons « C dans l’air » ou « Vol de nuit » en son temps, par exemple, qui, même si elles ne valent pas la lecture d’un livre ou la visite d’un musée, apportent tout de même beaucoup au débat d’idées pour la première, à la culture pour la seconde. Les chaînes Arte et France 5, qui diffusent généralement des contenus culturels ainsi que des films intéressants et de qualité, ne comptent hélas que très peu de téléspectateurs. Selon les données Médiamétrie, la 5 mobilisait 3,5% de l’audience en 2012, et Arte 1,8%, alors que TF1 et M6, véritables poubelles intellectuelles, attiraient respectivement 22,7% et 11,2% d’audience. Là encore, les chaînes à vocation culturelle ne peuvent prétendre à de gros scores d’audience, puisque leurs « clients » que sont les catégories sociales non pas aisées, mais cultivées (professeurs, chercheurs, certains cadres…), sont minoritaires dans la population française. Le problème est que la télévision connaît un problème de taille : elle se nivelle par le bas vers le Français moyen, et les chaînes grand public ne font qu’aggraver le phénomène en vendant du « temps de cerveau humain disponible« .

Face à une telle médiocrité, pourquoi posséder un téléviseur qui est de toute façon un nouveau gâchis, et puisque les émissions et reportages les plus intéressants -comme celles et ceux d’Arte- peuvent de toutes façons être revus sur internet dans les jours suivant leur diffusion ? La seule exception valable semble être les cinéphiles dont la passion pour le septième art justifie la présence d’un tel support chez eux. Mais Madame Michu regardera t-elle autre chose que le blockbuster américain de base ? J’en doute.