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L’avènement d’internet au grand public, depuis le tout début des années 2000, a rendu possible l’échange et le partage entre les amoureux du soulier classique, les calcéophiles. De là sont nés de nombreux sites et forums autour de ce thème. Citons notamment Souliers.net, De pied en cap et En grande pompe pour la communauté francophone. En sus des passionnés à l’origine de ces sites, il semble que de nombreux internautes soient devenus eux-mêmes calcéophiles, les forums ayant fait naître en eux de véritables vocations. Et pour cause ! Le monde du soulier de qualité est passionnant : il s’agit d’un objet dont la fabrication a peu changé depuis des centaines d’années, et qui nécessite un savoir-faire issu d’anciennes traditions ; puis, une fois réalisé et fin prêt, le soulier accompagnera son maître avec fidélité pendant une bonne dizaine d’années, et vieillira en même temps que son possesseur. Il n’est donc pas étonnant que les nouveaux calcéophiles ayant découvert le soulier de qualité grâce à internet, mais aussi, dans une moindre mesure, les fondateurs des communautés en ligne liées à la chaussure classique, veuillent prendre soin de leurs souliers du fait de la fascination qu’exerce celui-ci. Le glaçage est l’un des nombreux témoignages d’affection que ses admirateurs peuvent lui porter. Mais le glaçage existait-il avant l’avènement de la calcéophilie à un plus grand nombre grâce à internet ? Est-ce une simple mode, un simple artifice esthétique, ou bien un procédé véritablement réfléchi destiné à servir le soulier, et non son propriétaire ?

Il semble que le glaçage des souliers n’ait jamais été très pratiqué jusqu’au développement de la calcéophilie au plus grand nombre grâce aux forums spécialisés. On ne trouve en effet aucune trace de cette pratique dans les écrits précédant l’ère internet. L’Eternel Masculin, de Bernhard Roetzel, paru en 1999, n’y fait pas référence, pas plus de Dressing the man d’Alan Flusser, en 2002, qui ne possède de toute façon pas de section dédiée à l’entretien du soulier. Même La Chaussure pour homme faite main, de László Vass, pourtant publié en 2006, ne parle que de lustrage, et ne fait en aucun cas référence au glaçage. Plus éloquentes encore, les illustrations d’Apparel Arts de Laurence Fellows, des années 1920 à 1960, pas plus que les photographies d' »icônes » du vêtement classique, comme Philippe Noiret ou Fred Astaire, ne montrent une paire de souliers ayant les contreforts et le bout dur glacé.

Le glaçage est-il pour autant apparu récemment ? Non. Cette technique semble avoir existé bien avant la popularisation de la calcéophilie, seulement était-elle plus discrète. Sa sur-utilisation de nos jours s’apparente donc à une mode. Faut-il pour autant la bannir ? Non, car malgré son utilisation à tout bout de champ, le glaçage garde une vocation utilitaire indéniable. Or, c’est justement l’utilité qui contribue à forger l’élégance intellectuelle : elle est la preuve que celui qui la met en oeuvre ne se laisse pas abuser par l’esthétique seule, et que son vêtement lui sert réellement. En cela, il délaisse la superficialité au profit du fond.

Voici une citation d’un éditorial d’Yves Denis pour le magazine Pointure N°31, à l’été 2012, qui illustre bien l’utilité que peut avoir le glaçage des souliers. « […] Faisant le plein dans une station service, j’ai eu la désagréable surprise de voir mon réservoir refouler et vomir sur mes chaussures un bon litre d’un sans plomb devenu trop précieux pour être ainsi gaspillé. […] Trop tard : voilà les bouts rapportés de mes Weston 666 douchés. […] Je suis fort surpris, le lendemain matin, de constater que mes bouts rapportés, glacés miroir deux jours plus tôt, s’en sortent plutôt bien : un long reflet irisé est apparu sur l’un d’eux, l’autre se contentant d’une arabesque que j’aurais pu trouver gracieuse en d’autres circonstances. Direction la Cordonnerie Duret, aux bons soins de laquelle je remets les cadavres, rapports du légiste en sus. Quelle surprise d’apprendre quelques jours plus tard que mes souliers n’ont pas souffert de l’incident. Verdict du pro : en formant une sorte de coquille vernie, leurs glaçages les ont protégés. […]« . Voir de l’essence se déverser sur ses souliers est bien évidemment un exemple extrême, mais il illustre bien les risques qu’ils courent.

Doit-on pour autant glacer sans discernement toute paire que nous possédons ? Non. Il semble que seuls les souliers de ville qui sont traditionnellement en box fin méritent une telle attention du fait de leur fragilité. Ainsi, ce seront vos richelieus noirs et bruns en box dont il faudra protéger le cuir de l’essence à la pluie, en passant par le verre de vin malencontreusement renversé. Les mocassins, quant à eux, ne sont pas faits pour être glacés, même s’ils sont en box. Les souliers de campagne, pour leur part, n’ont pas besoin de l’être : le veau grainé, le cuir gras et la vachette sont assez résistants pour s’en passer, et les box utilisés pour les derbies sont bien plus résistants que ceux utilisés pour les souliers de ville.

Ainsi, ne glaçons que ce qui en a l’utilité, sous peine de verser dans le tuning de soulier à l’instar des patines. Ne pas glacer ne signifie cependant pas pour autant qu’il faut cesser de cirer et faire briller ses souliers. Au contraire !

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