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La Sprezzatura est un concept désignant la décontraction étudiée d’une mise. Baldassarre Castiglione, lettré transalpin du XVIème siècle, en a donné la définition qui prévaut encore actuellement dans Le livre du courtisan (1528) : « […] une sorte de nonchalance, qui permet de cacher l’artifice qui entoure nos actes, afin de faire comme s’ils avaient été accomplis de manière naturelle, sans effort et sans y penser« . Bien qu’appliquée à décrire la cour de l’époque, cette définition est reprise par les partisans du style classique et intemporel souhaitant toutefois en négliger quelques règles et protocoles.

Les italiens sont bien sûrs les premiers promoteurs de ce concept. La philosophie que ce dernier véhicule résonne avec acuité de l’autre côté des alpes, où le contournement des règles et du style britannique est une activité fort appréciée. Mais pas seulement, puisque l’on peut déceler son influence outre-atlantique, mais aussi en France. Son respect est devenu une norme.

La Sprezzatura telle qu’elle est définie actuellement semble toutefois bien superficielle. Il s’agit en effet, si l’on suit les écrits de Castiglione, mais aussi son acception contemporaine, d’éviter la perfection (la affettazione -l’affectation- disait Castiglione) dans le but de donner l’impression que des heures de savants arrangements de cravate, d’ajustement de pochette, de cirage de souliers, ont en réalité été réalisés à la va-vite. Tous les détails comptent : petit pan de la cravate plus long que le pan principal, attaches des souliers monkstrap défaites, pointes du col de chemise écornés,…

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Simone Righi – Crédit : Scott Schuman

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Crédit : Scott Schuman

La situation s’est aujourd’hui inversée : l’affectation que craignait tant Baldassarre Castiglione touche paradoxalement les suivants actuels de la Sprezzatura. Il faut désormais plus de temps pour contrefaire la nonchalance et la négligence, que pour arranger une mise classique de manière parfaite ! La Sprezztura répand également l’idée qu’une mise sans défaut est à éviter, car elle tout en elle est excessive. Il faut décidément être bien effrayé -ou lassé !- par l’élégance classique pour la fuir de cette manière en appelant de ses vœux une mise comportant des défauts, feints de surcroit.

Que l’on ne s’y méprenne pas : arborer une mise comportant un ou plusieurs défauts n’est en rien un pêché mortel. Mais simuler cet état de fait n’a pas de réelle utilité. D’une part, car ce subterfuge s’adresse uniquement à ceux qui maîtrisent le classicisme vestimentaire et les règles qui le régissent, et qui, de ce fait, sont aptes à saisir leur contournement ; de ce fait, pourquoi utiliser un artifice à destination d’un groupe d’individus qui sont également les seuls à pouvoir le déceler, et qui ne sont donc pas dupes envers ce subterfuge ? D’autre part, c’est la poursuite de l’apparence seule qui motive la Sprezzatura ; or, poursuivre le seul but esthétique, c’est oublier le rôle premier du vêtement : la fonction (j’avais défendu cette idée lors d’un précédent billet). C’est donc faire preuve de superficialité.

La Sprezzatura telle qu’elle est actuellement acceptée et mise en œuvre transforme la transgression sartoriale en fin, alors qu’elle ne devrait être qu’un moyen au service de l’expression de soi par l’habit. Essayons-nous donc à une définition nouvelle de la Sprezzatura, en intégrant cette fois un objectif de signification.

Comme énoncé précédemment, la présence du défaut au sein d’une mise n’est pas à chasser, au contraire de son automatisation et de son institutionnalisation. Ces défauts ne doivent pas être créés pour donner une illusion. Ni même créés, d’ailleurs. En revanche, leur existence naturelle et spontanée semble être toute appropriée. Par exemple, vous nouez votre cravate un matin et votre petit pan dépasse, mais vous n’avez pas le temps de refaire votre nœud ? Qu’importe ! Votre pochette a tendance à sortir de votre poche poitrine lorsque vous enfilez votre pardessus ? N’essayez point de la remettre -cela serait, pour le coup, une réelle affectation, un trop grand soucis de l’apparence-, et essayez de vous y accommoder. Si votre mise est parfaite, tant mieux. Si non, tant pis.

Cette proposition d’une définition nouvelle de la Sprezzatura, c’est celle du défaut impromptu, non pas créé par nous-même, mais spontanément, par le hasard. Lorsqu’un tel défaut se produit -nœud de cravate non symétrique, couvre-chef légèrement de travers…-, ne cherchons pas à le corriger. Alors oui, bien entendu, une trop grande imperfection dans sa mise est obligatoirement à retoucher. Qui voudrait d’une cravate dont le pan principal achève sa course au niveau du sternum ? En revanche, les anomalies mineures peuvent être ignorées. Chercher à remédier à ces dernières montrerait en effet un soucis tellement grand pour l’apparence qu’il en devient superficiel. Les négliger, en revanche, révèle une confiance en soi qui est à l’épreuve du regard de l’Autre. Cela révèle également un Homme qui a compris que l’apparence n’est qu’une des nombreuses voies d’expression de son intellect.

Cependant, comment peut-on différencier un tenant de la Sprezztura actuelle, d’un défenseur de la Sprezzatura telle qu’elle est défendue dans ce texte ? On ne le peut. L’élégance étant une posture morale et intellectuelle avant tout, le seul fait de savoir que l’on suit un concept cohérent et profond devrait suffire à lui-même.

Finalement et paradoxalement, la définition qu’avait donné Baldassarre Castiglione de la Sprezzatura est infiniment plus proche de celle défendue dans cet essai que de l’acception actuelle du terme, même si l’intellectuel italien n’avait pas en tête les débats qui animeraient les tenants de du vêtement classique à l’aube du XXIème siècle.

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