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Chers lecteurs, mon billet d’aujourd’hui sera assez personnel, une fois n’est pas coutume. J’aimerais en effet rendre hommage à deux hommes au destin inhabituel : il s’agit de mon arrière grand-père et de mon grand-père. C’est en effet ce dernier qui a inspiré la conception de l’élégance que je défends sur ce blog. Leur dédier un billet biographique m’a semblé être le plus bel hommage que je puisse leur faire. Ce qui suit est principalement le fruit de récits et d’anecdotes recueillis auprès de mon grand-père.

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Mon arrière grand-père, Elie, est originaire de la ville de Mison-les-Armand, dans les Alpes de Haute Provence. Ce département rural et montagneux est très pauvre à la fin du XIXème siècle. Ses habitants réfléchissent alors à émigrer vers les villes, mais pas seulement. Certains partent à l’étranger, et l’Amérique centrale a leurs faveurs, surtout le Mexique. Un autre village de la région, Barcelonnette, est d’ailleurs célèbre pour avoir vu grand nombre de ses concitoyens -plus de 7.000 entre 1850 et 1950- tenter leur chance outre atlantique. Certains réussirent et firent fortune, faisant alors construire de somptueux manoirs dans leur village natal.

Villa « La sapinière » à Barcelonnette, construite par Alexandre Reynaud à son retour du Mexique, en 1878. Abrite aujourd’hui le musée de la vallée, narrant notamment le lien entre les barcelonnettes et le Mexique.

Mon arrière grand-père, Elie, a lui aussi sauté le pas et émigré au Mexique à l’aube du XXème siècle, tout comme nombre de provençaux et d’alpins avant lui, avec pour but de faire commerce d’articles de mercerie et de quelques rouleaux de tissu, à destination des tailleurs et des couturières. Il commença sa carrière à dos d’âne, parcourant les étendues arides du centre et du nord du pays, principalement entre Mexico et Guadalajara : c’était une époque où la véritable aventure était encore possible. Malgré le manque d’infrastructures et la faible population, il trouvait presque à chaque village un autre français, bien souvent de Barcelonnette ou du département, prompt à l’accueillir et à lui offrir le gîte et le couvert. Et, lorsqu’il ne pouvait faire halte dans un bourg, il dormait à la belle étoile avec un fusil à ses côtés car il transportait bien souvent sa recette de la semaine, voire du mois.

Il mit de côté le fruit de ses ventes pendant plusieurs années, tant et si bien qu’il décida de fonder un magasin prolongeant son négoce d’articles de mercerie, tout en mettant l’accent sur la vente de tissus. Il mena alors à bien son projet avec deux associés et, en 1911, l’échoppe vit le jour dans le centre de Mexico sur la rue de Palma. A la fin des années 1910, Elie rencontra Félicienne, une autre française de Mexico. Le couple se maria et s’intégra très vite à la communauté des français de la ville.

© Le Paradigme de l’Elegance – Elie et Félicienne.

Alors que les affaires étaient florissantes au magasin, le couple nouvellement marié eut son premier enfant, Georges -mon grand-père-, en 1922. Ils eurent également deux garçons et une fille dans la même décennie.

© Le Paradigme de l’Elegance – De haut en bas et de gauche à droite : Elie, Félicienne, Paul, Georges, et les deux cadets, les jumeaux Manou et Louis.

© Le Paradigme de l’Elegance – Félicienne, Manou, Georges (avec le sombrero), et, en repartant vers la gauche, Paul et Louis.

En 1929, les affaires vont toujours bien, et le magasin a du succès auprès de la bourgeoisie de Mexico. Dames et messieurs viennent y acheter de quoi fournir leur tailleur afin de se confectionner des habits sur-mesure. Mais Félicienne et Elie ont le mal du pays, et décident de rentrer la même année en France. Ils s’installent à Aix-en-Provence, où ils prennent une petite maison. Georges et ses frères et sœurs sont alors scolarisés dans cette ville. Bien qu’à l’étranger, Elie reste le principal propriétaire du magasin qu’il a fondé il y a bientôt vingt ans, et délègue sa gestion à ses deux associés. Mais tout ne se passe pas comme prévu : l’affaire semble mal gérée. Il essaiera alors de redresser la situation à distance, en vain. L’attitude belliqueuse de l’Allemagne Nazie lui faisant craindre pour la sécurité de sa famille, il prit sa décision : ils rentreront à Mexico et il reprendra les rênes de son affaire.

Nous arrivons en 1940, et Georges vient tout juste d’obtenir son baccalauréat au Lycée Français de Mexico. Espérant pouvoir reprendre le magasin de son père, il part étudier l’économie et la gestion à l’Université de New-York. Il prend alors l’avion jusqu’à Houston, où il doit attraper une correspondance pour la cité de la statue de la liberté. Les Etats-Unis se préparent alors à la guerre, qui a déjà touché de plein fouet l’Europe : l’avion pour New-York s’avère être réquisitionné par l’armée. Parlant anglais mais comprenant à peine l’accent Texan, il se débrouille tant bien que mal pour trouver un train. Le voilà à New-York !

© Le Paradigme de l’Elegance – Georges posant derrière un porte-avions stationné dans le port de New-York.

Il y étudiera pendant quatre ans. S’attachant à la vie associative locale, il s’engagera comme chef Scout, activité qu’il continuera une fois rentré à Mexico.

© Le Paradigme de l’Elegance – Georges (à droite).

Il n’était pas rare que les cours à l’Université fussent donnés le soir. Une fois, fourbu par une journée et une soirée de travail scolaire, il prit le métro pour rentrer chez lui mais s’endormit. Quelle surprise fut-ce lorsque, à une heure avancée de la nuit, il se réveilla dans un wagon vide au dépôt !

Après avoir étudié quatre années et obtenu son Bachelor degree d’économie, Georges rentra chez lui à Mexico, et commença à assister son père à Casa Armand, le magasin familial. Ses deux frères le rejoignirent petit à petit, dès leur diplôme obtenu : Paul tout d’abord, suivi de Louis, le cadet. Elie entreprit de se retirer doucement des affaires et forma ses jeunes fils. Ils se répartirent vite les tâches : Paul et Louis devinrent responsables de la comptabilité et de l’organisation interne du magasin, tandis que Georges fut en charge des achats, de la relation client et de la gestion du personnel. Cela impliquait, pour ce dernier, d’être au fait des différentes variétés de tissus, de les reconnaître au toucher et d’en apprécier ainsi la qualité, et d’aller les acquérir dans les pays producteurs.

© Le Paradigme de l’Elegance – Les quatre frères et soeur à la fin des années 1940. De haut en bas, et de gauche à droite : Louis, Manou, Paul, Georges.

© Le Paradigme de l’Elegance – Elie proche de la retraite.

Afin d’acquérir les tissus les plus qualitatifs, Georges reprit les fournisseurs préexistants et en trouva de nouveaux, tous en Europe de l’ouest. La soie -y compris et surtout les foulards pour ces dames- était majoritairement fournie par Lyon, producteur historique de soie avec ses canuts et le quartier de la Croix-Rousse. La laine était quant à elle trouvable en Italie pour les laines froides et tropicales, et au Royaume-Uni, pour les tweeds et les draps de laine. Georges se passionnait pour les différents types de tissus, et aimait par-dessus en apprécier la qualité, la « main », en les parcourant de ses doigts.

En qualité d’acheteur, Georges était très souvent convié à déjeuner ou à dîner par ses fournisseurs. Bon vivant, il aimait ainsi découvrir la gastronomie des différentes villes où il faisait halte, et en profitait également pour visiter les environs.

A la fin des années 1940, il rencontra Jacqueline, une jeune femme originaire de Larche, un village situé à une poignée de kilomètres de la frontière italienne, non loin de Barcelonnette. Son père était également parti en Amérique centrale dans l’espoir de faire fortune, non pas au Mexique, mais au Nicaragua. Il y commença comme aide boulanger, et finit par acquérir des plantations de caféiers. A l’inverse d’Elie, il retourna dans son village natal après cette aventure.

Georges et Jacqueline se marièrent en 1951.

© Le Paradigme de l’Elegance – Jacqueline et Georges

© Le Paradigme de l’Elegance – Jacqueline et Georges lors de leur voyage de noces, à bord du paquebot Queen Elizabeth au style art-déco.

© Le Paradigme de l’Elegance

© Le Paradigme de l’Elegance – Jacqueline, Georges, Didier le grand-frère de Jacqueline, et une amie de la famille, lors d’un voyage en France.

Jacqueline et Georges firent construire une maison dans la proche banlieue de Mexico, agrémentée d’un mobilier de style provençal réalisé sur-mesure par un ébéniste local d’après schémas et photos. Leur région d’origine leur manquait. Ils eurent trois enfants dans la décennie 1950, deux filles et un garçon.

Ce fut décidément une décennie de constructions : Paul et Louis achevèrent la construction d’un ranch à Chalco, une petite bourgade en périphérie de Mexico. Les différentes maisons étaient d’un style curieux, tout à la fois colonial et moderne. Ils y développèrent la culture d’artichauts et l’élevage porcin. La plus spectaculaire partie de ce complexe fut la petite arène de taureaux : toréador amateur, Paul venait y agiter la cape écarlate. Une fois, il se fit d’ailleurs encorner la gorge lors d’une rencontre avec un bovin énergique, et en garda une large cicatrice.

Le magasin fit également l’objet de changements, mais des années plus tard, en 1969. Celui créé en 1911 existait toujours dans le centre de Mexico, mais n’était pas assez grand. Il fut donc déménagé dans la proche banlieue plutôt aisée, sur l’avenue Insugentes. Georges et ses frères investirent pour faire construire un petit centre commercial comprenant une poignée de boutiques proposant des produits et services de qualité, ainsi qu’un parking pour la clientèle. L’architecture du petit complexe fit l’unanimité : elle serait d’inspiration française, avec des toits garnis d’ardoise.

© Le Paradigme de l’Elegance – Le magasin sur Insurgentes, à sa construction en 1969.

A cette époque, Georges part tôt et revient tard du travail, tandis que Jacqueline reste s’occuper de la maison. Pendant ce temps, les trois enfants vont à l’école, au collège, puis au lycée français, et passent leur temps libre au Club France qui rassemble la communauté des jeunes français de Mexico, font du scoutisme, ou vont en famille à Xochimilco, cet incroyable dédale de canaux sur lesquels glissent des centaines de barques aux couleurs éclatantes et chatoyantes, si chères aux Mexicains, et qui semblent être de dignes descendantes aux vénérables punts de Cambridge et Oxford.

Georges continue de se rendre en Europe tous les ans afin d’y trouver les meilleurs tissus à revendre aux tailleurs de Mexico. Mais, depuis qu’il est père, c’est toute la famille qui se déplace. A l’époque où les vols transatlantiques ne sont pas monnaie courante, ils volent vers New-York puis attrapent un paquebot en direction du Havre, très souvent le France, dont le mobilier et la décoration sont typiques des années 1950 et 1960 (une exposition temporaire au Musée de la Marine, au Palais Chaillot de Paris, y était d’ailleurs consacrée en 2011). De là, ils firent de longs voyages à travers la France et l’Angleterre, et restaient de plus en plus souvent à Barcelonnette, la cité d’une partie leur ancêtres. L’Europe n’était toutefois pas leur seule destination, et ils se rendirent également aux Etats-Unis et au Canada, principalement aux grands parcs naturels.

Le paquebot France

Comme énoncé précédemment, en plus de son activité d’acheteur à l’international, Georges gérait également en grande partie la relation avec le personnel. Inspiré par ses études en économie, il décida d’une politique presque paternaliste concernant les ressources humaines : salaires plutôt hauts et cadre familial.

Il lui arrivait quelques fois de toucher à d’autres domaines, comme la gestion ou la comptabilité. L’inspection des finances Mexicaine venait parfois au magasin afin d’en vérifier les comptes. Georges vit ainsi arriver, lors d’un mois d’inventaire, un grossier responsable chaussé de grosses bottes en serpent et d’un blouson de cuir. Ce dernier s’installa dans le bureau principal, installa allègrement les pieds sur le bureau, sorti son revolver et le déposa bien à la vue de tous ! La vérification se fit heureusement sans accroc, mais cet évènement témoigne de la corruption de l’administration Mexicaine, corruption qui continue encore aujourd’hui de la gangréner dans une certaine mesure.

Cependant, Jacqueline, la femme de Georges, avait de plus en plus de mal à supporter d’être loin de sa terre natale. Ainsi, la famille rentra en France en 1973, tandis que Georges était à la fois au Mexique pour s’occuper du magasin, et en France avec sa femme et ses enfants. En 1978, ses frères et lui décidèrent de vendre leur affaire et de partir à la retraite, presque 70 ans après la création du magasin. Diverses raisons peuvent expliquer cette fermeture, principalement l’avènement des matières synthétiques et le spectaculaire développement du prêt-à-porter aux dépends du sur-mesure, mais aussi la volonté de profiter de plusieurs dizaines d’années de travail acharné. Louis resta au ranch de Chalco, Paul s’installa à la station balnéaire d’Acapulco, et Georges rentra définitivement en France.

Au moment de sa fermeture, Casa Armand était devenu une institution au sein de la bourgeoisie de Mexico, et était réputé pour la qualité de ses articles. Grâce à la gestion des trois frères, pas une seule année n’a vu un recul du chiffre d’affaire. Aujourd’hui, le magasin n’existe hélas plus. Le petit complexe a été détruit pour laisser la place à un centre commercial plus grand. Le seul vestige de cette magnifique aventure familiale presque centenaire reste le nom du bâtiment nouvellement construit : Centro Armand.

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© Le Paradigme de l’Elegance

Elie et Georges ont été deux hommes exceptionnels. Elie, tout d’abord, car il est parti de rien, à l’aventure sur une terre presque vierge, et a réussi à fonder un magasin florissant, qui plus est soutenant les traditions tailleur et textile. C’était par ailleurs un personnage toujours bien vêtu. Georges, ensuite, dont je peux parler davantage car il vit toujours. Très cultivé, discret, flegmatique, bon vivant, de bonne humeur en toute circonstance, préoccupé par le respect des traditions et le bien-être de ses employés, il a inspiré et inspire toujours la totalité des valeurs qui sont défendues dans ces colonnes. Le côtoyer m’a enseigné que la véritable élégance ne tient pas dans sa mise, mais dans ses valeurs. L’âge avançant, il peut moins se préoccuper de la manière dont il se vêt ; mais l’intention d’être bien habillé est toujours extrêmement présente. A l’instar de Philippe Noiret, il est « émouvant« , car « jusqu’au bout préoccupé par l’élégance« , comme l’avait si joliment dit le Chouan des Villes dans un billet l’année passée.

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