Étiquettes

, , , , , , , ,

« Oui, j’aimerais écrire un roman, un roman aussi ravissant qu’un tapis persan et aussi peu réel« , répondait Lord Henry à M. Erskine, dans Le Portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde. Les tapis persans exercent une véritable fascination sur les esthètes depuis plus d’un siècle. Et pour cause ! Il sont ravissants, comme le souligne le personnage débauché de Wilde, notamment grâce aux nombreux motifs et couleurs qui l’ornent. Mais cette explication est loin d’être suffisante. Ce qui fonde également cette fascination, c’est son caractère ouvragé, ciselé, digne d’un orfèvre. Il faut en effet des centaines, des milliers, voire parfois des millions d’heures de travail pour une seul pièce, sans compter que les tapis noués à la main sont des productions uniques. Et, enfin, ce sont les représentations de la nature ; une nature dont l’essence a été capturée pour n’en montrer que le cœur, ce qui est très poétique. C’est peut-être pour cela que Lord Henry évoque un objet peu réel. Voilà qui rappelle le leitmotiv des jardins à la française qui, comme le remarque Luc Ferry dans Le sens du beau, sont conçus pour être la représentation de l’essence absolue de la nature, alors débarrassée de circonvolutions jugées inutiles. Parfois, le tapis peut représenter une scène religieuse, une scène de chasse…mais l’objet ne perd pas pour autant une once de la fascination qu’il exerce.

Cet objet alliant sensible et intelligible est primordial, encore plus de nos jours où tant de vacuité et de vulgarité viennent nous faire affront. Posséder un tapis persan, tout comme n’importe quel mobilier issu de l’artisanat et ayant une passionnante histoire, c’est créer « une oasis de beauté dans le criant désert » intellectuel de nos sociétés occidentales. Cette phrase provient du Signe des Quatre, une nouvelle de Conan Doyle retraçant les aventures de Sherlock Holmes. Le célèbre détective, accompagné de John Watson, arrivait en effet chez son client, Thaddeus Sholto, un riche esthète ayant vécu de nombreuses années dans les colonies britanniques. Doyle, par l’intermédiaire de Watson, décrit sa demeure de la manière suivante : « Nous fûmes tous sidérés par l’aspect de la pièce dans laquelle il nous conviait. Elle paraissait aussi déplacée dans cette morne maison qu’un diamant le plus pur sur une monture de cuivre. Les murs étaient ornés de tapisseries et de rideaux d’une richesse et d’une beauté incomparables, relevés çà et là pour laisser apparaître un tableau richement encadré ou un vase oriental« . Créer un tel intérieur peut agir comme le meilleur des remontants lorsque, le crépuscule venu, harassés par une journée de labeur et d’assauts multiples de la part d’australopithèques vulgaires et malpolis, nous retrouvons cette oasis de beauté désaltérant et délassant l’esprit.

_

Le tapis persan, de même que d’autres, est aujourd’hui très présent dans les habitats occidentaux mais est paradoxalement peu connu. Il est perçu comme étant un objet de décoration classique et délicat, alors qu’il a été pendant des siècles, voire des millénaires, un simple objet utilitaire utilisé par des nomades ; et a été, en Europe, du Moyen-Âge au vingtième siècle, une curiosité, un décor excentrique. De plus, les tapis les plus ouvragés sont restés, à travers les âges, des productions très minoritaires, comme nous le verrons également. Nous verrons tout cela.

Le plus ancien tapis connu à ce jour est probablement persan, comme semblent l’indiquer les motifs utilisés, qui rappellent les sculptures de Persépolis. Découvert en 1949 au nord de la Russie, dans la vallée de Pazyryk, enfoui dans la tombe gelée d’un notable Scythe, il date du Vème siècle avant J-C. Or, la facture de ce tapis est telle, avec 49 nœuds au centimètre carré et des motifs avancés, qu’on peut évaluer l’évolution des techniques qui ont abouti à cette œuvre. Celles-ci auraient mis mille ans à arriver à ce stade. L’art de la fabrication de tapis remonterait donc à 1500, voire à 2000 avant J-C. La Perse semble donc bien avoir été, depuis des temps immémoriaux, le centre incontesté de fabrication de tapis.

Le tapis découvert dans la vallée de Pazyryk

Etudier en effet l’Histoire de la Perse, mais aussi celle de l’Islam, nous renseigne incroyablement bien sur l’utilisation du tapis. Cette Histoire est toutefois extrêmement chaotique, entrecoupée de guerres et de changements de dynasties, rendant difficiles la pérennisation à la fois des arts et de l’artisanat, qui sont intimement liés.

Depuis l’apparition de la technique menant à la création des tapis, quelques millénaires avant notre ère, leur unique fonction était utilitaire. Les tribus nomades (comme celle à laquelle appartenait le Scythe de Pazyryk)  les utilisaient à des fins d’isolation et de protection. En effet, ces peuplades s’établissaient presque exclusivement de manière provisoire, ce qui ne leur laissait d’autre choix que de planter leur tente à même le sol. Couvrir ce dernier de tapis était la solution la plus simple, la plus pratique et la plus confortable.

En ces temps reculés, peu de peuplades étaient sédentaires, et le nomadisme était la norme. La Perse ne faisait pas exception. La tradition du tapis dans cette région, de par les besoins du nomadisme, est de ce fait très ancienne. Elle est bien antérieure à l’invasion de Cyrus II (559 à 529 avant J-C) et de sa prise de Babylone. On ne sait que peu de choses sur le devenir de l’artisanat à cette époque, tout simplement car, sauf coup de chance, les fibres textiles sont irrésistiblement grignotées par le temps. Seul le légendaire tapis « Le Printemps de Chosroes« , qui appartenait à un roi Sassanid durant la dynastie éponyme (224 à 641 après J-C), est mentionné dans un manuscrit. Les dynasties et califats suivants (le Califat de Bagdad de 661 à 861 ; et les dynasties mineures qui ont dirigé la Perse de manière indépendante de 861 à 1037) gardèrent de même peu de traces écrites ou réelles de productions de tapis. On peut donc en déduire que les carpettes étaient alors produites à des fins utilitaires, et non d’art ou d’apparat.

Il faudra attendre la dynastie des Seljoukides (provenant d’actuelle Turquie, et ayant régné de 1037 à 1194) pour avoir de véritables traces des productions, et pour voir émerger un véritable artisanat et mécénat. Cela a fait indubitablement passé le tapis d’un statut fonctionnel à un statut d’œuvre d’art. C’est d’ailleurs durant cette dynastie que deux des plus célèbres poètes Perses, Abolghasem Firdusi et Hakim Omar Khayyam, virent le jour. Leurs écrits inspirèrent -et inspirent toujours- les fabricants de tapis. L’invasion mongole, menée par Gengis Khan en 1219, aboutit à l’arrêt de la production de tapis, la Horde étant en effet peu réceptive à l’art -euphémisme !.

A la fin du XVème sicèle, leur joug se libéra peu à peu de la région et, en 1499, après plus de deux siècle de domination Mongole, la Perse retrouva son autonomie. Le Shah Ismail (1487 – 1524) fut porté au pouvoir sous la dynastie des Safavides. Il favorisa la renaissance des arts et de la fabrication de tapis, en particulier en soutenant la création de centres artisanaux aux quatre coins du pays. Puis, sous le règne de Shah Abbas Ier le Grand (1571 – 1629), la Perse commença pour la première fois à véritablement exporter ses productions. C’est à cette période que fut produit le fameux « tapis de Mantes », qui illustre une scène de chasse sur presque huit mètres par quatre ! Il est aujourd’hui conservé au musée du Louvre, à la section des Arts Islamiques. Notez également que l’Institut du Monde Arabe, lui aussi à Paris, dispose de quelques tapis assez anciens et d’une rare beauté.

Tapis de Mantes

Après la fin de ce règne, de nombreuses guerres éclatèrent contre les turques et, en 1722, les afghans envahirent la Perse. Ceci fit disparaître la dynastie des Safavides, et greva l’essor des arts, de même que celui de la fabrication de tapis.

Une nouvelle période de troubles s’ensuivit, et il n’y avait guère que les nomades pour produire encore des tapis. La dynastie des Qajar (1786 – 1925) réinstaura heureusement l’artisanat séculaire. L’export repris, et des entreprises anglaises, Ziegler & Co. et Hotz & Co, vinrent même s’établir en Iran afin de faire fabriquer puis d’importer en Europe les précieuses créations. En 1925, le Shah Reza fonda la dynastie des Pahlevi. Il créa, de même que son fils et successeur Mohammed Reza, des manufactures impériales afin de dynamiser la production et l’export. Puis, en 1979, la Révolution Islamique enterra la dynastie Pahlevi, mais pas la production de tapis. Conscients de ce trésor national, ils favorisent eux aussi sa conservation. Ils essaient toutefois d’en limiter l’export afin de préserver ce patrimoine.

Notons aussi que le tapis persan est indissociable de la culture islamique dans les pays arabes et perses. D’une part, il est d’usage que les fidèles du prophète Mahomet, qu’ils soient chiites, sunnites ou ibadites, fassent leurs cinq prières journalières à genoux sur leur tapis personnel. La fondation de l’Islam en 622 a donc involontairement encouragé la facture de tapis sur les siècles à venir, jusqu’à aujourd’hui. D’autre part, les motifs aujourd’hui utilisés découlent également de la culture islamique. Cette Religion interdit en effet la représentation de l’Homme ou de l’animal, car ce serait vouloir se hisser à la hauteur de Dieu en essayant d’insuffler la vie. Les décorations utilisées sont donc végétales en grande majorité : palmes, fleurs de lotus, cyprès… Certaines sont stylisées, d’autres sont finement représentées. Il est toutefois possible de rencontrer des carpettes dont le dessin représente une scène de chasse -avec des animaux ou des hommes-, ou une scène religieuse. Mais ces productions sont extrêmement rares.

_

Les informations étant extrêmement denses, j’ai préféré couper ce billet en deux afin de ne pas faire de compromis sur l’exhaustivité du contenu. C’est pourquoi je n’ai aujourd’hui traité que de l’Histoire du tapis persan et des tapis les plus célèbres. La semaine prochaine sera consacrée aux différents types de tapis, de motifs, et mettra en lumière les différents lieux de production et expliquera les différents procédés de fabrication.