Chers lecteurs, dans la même lignée que mon billet fustigeant l’utilisation complètement faussée et superficielle des notions de PIB et de compétitivité par la classe politique française, je pense qu’il est de nouveau temps de taper du poing sur la table concernant un sujet d’économie, toujours dans un soucis de combattre la bêtise et le grégarisme. Il s’agit aujourd’hui du rôle actuel de la finance de marché.

La finance de marché a en effet petit à petit perdu son rôle premier depuis le début des années 1980. Afin d’expliquer cette assertion, laissez-moi tout d’abord la replacer rapidement dans son contexte.

Les Trente Glorieuses ont été une période de financement bancaire dans les pays « développés », et ce notamment en raison des conditions de régulation, d’inflation, mais surtout de l’idéologie alors dominante : le Keynésianisme. Or, suite à l’éclatement du système de Bretton Woods et de son étalon-or en 1976, cette idéologie a été remise en question, suite à son relatif échec, et a été remplacée par celle du néo-libéralisme, dont les chefs de file étaient des monétaristes comme Milton Friedman, ou des libéraux s’appuyant sur des thèses comme celles de Friedrich Von Hayek. Parallèlement à cela, des promoteurs politiques du libéralisme, comme Ronald Reagan aux Etats-Unis, ou Margaret Thatcher, puis John Major, au Royaume-Uni, ont été portés au pouvoir sur la décennie 1980-1990 ; et Alan Greenspan, libéral reconnu, fut choisi pour diriger la Réserve Fédérale américaine de 1987 à 2006. Les libéraux étaient au pouvoir, et ils dérégulèrent massivement l’économie, y compris et en particuliers le système financier. Si l’économie était devenue mondiale depuis longtemps, la finance de marché attendait son tour. La décennie 1980 vit son triomphe.

Or, je constate aujourd’hui avec une grande amertume que la finance de marché a aujourd’hui totalement perdu son rôle premier, et certaines de ses caractéristiques intrinsèques, de même que les dérégulations opérées par les libéraux, ne sont pas étrangères à cet état de fait. Mais définissons tout d’abord le rôle que devrait avoir cette activité.

La finance de marché est un vaste marché d’échange de risques, qui sont inhérents à tout investissement productif. Ces risques prennent la forme d’actif (actions, obligations et autres titres), et sont la promesse de revenus futurs. Autrement dit, certaines entreprises, voire parfois des particuliers, souhaitent investir ; ils se tournent alors vers les marchés des capitaux, où ils décident quelle entreprise financer en fonction de la nature du projet qui nécessite ledit investissement, et en fonction du risque qui lui est inhérent. Voilà donc à quoi la finance de marché devrait servir : allouer les investissements nécessaires aux entreprises qui en ont besoin, et ce rôle est absolument indispensable. Sans elle, pas de capitaux pour les investissements d’avenir.

La réalité est cependant toute autre. La finance de marché a perdu de vue son rôle d’investisseur, et la majorité de son activité consiste aujourd’hui à parier, à spéculer à la hausse ou à la baisse sur des titres financiers (en jouant sur le spread, c’est-à-dire l’écart, pour reprendre les termes du « métier »), empochant alors les gains si le pari se révèle positif. Cette activité rapporte certes de l’argent, mais ne crée en réalité aucune richesse, car elle n’investit pas. John Maynard Keynes parlait « d’économie casino » pour décrire ce genre de phénomène, dans sa Théorie générale, en…1936, déjà ! Nous assistons, depuis les années 1980, à la création d’une nouvelle classe sociale ; une classe de financiers et de traders, les golden boys, gagnant un salaire mirobolant, comme l’a dépeint l’excellent film Wall Street, d’Oliver Stone (1987). Ils sont rentiers, au sens où ils vivent d’une activité qui n’a aucune utilité économie. Je dirais même que ce sont des parasites.

A cause de cette « économie casino », entre autres, la déconnexion entre sphère réelle (celle des entreprise créant de la valeur) et financière (celle des spéculateurs) est amorcée depuis des décennies. Selon Dominique Plihon, les opérations financières sont aujourd’hui 70 fois supérieures en volume par rapport aux opérations commerciales. L’heure est grave, car une minorité s’enrichit incroyablement d’une activité parasitaire ; et non contente de cela, elle ne finance plus efficacement l’économie, pire ! elle la déstabilise, comme nous le verrons ultérieurement.

L’adoration du Veau d’Or – Nicolas Poussin

La finance de marché, bien qu’également le fait des hedge funds, est surtout le fait des banques. Chaque grande banque française est dotée d’une structure commerciale, que l’on appelle de détail, ou de dépôt. C’est ce que vous voyez lorsque vous vous rendez dans votre agence bancaire encaisser un chèque ou ordonner un virement. Mais cette banque comporte également une structure qui lui est pleinement incorporée, appelée banque d’investissement, qui agit sur les marchés. C’est le modèle dit de banque universelle, qui réunit banque de détail et d’investissement en une seule entité, qui prévaut en Europe. Or, cette structure encourage furieusement les financiers de marché à prendre des risques lors de leurs spéculation. En effet, ils savent que l’Etat viendra les sauver en cas de banqueroute, afin de ne pas mettre en danger l’activité de détail : il joue là le rôle de Prêteur en dernier ressort. Si cela se produisait, en effet, cela pourrait faire perdre leur dépôt aux épargnants -vous et moi, en somme. C’est pour cela, ainsi que pour restaurer la confiance dans le système économique, que l’Etat français et américain ont notamment massivement renfloué les banques depuis le début de la crise des subprimes, en 2007. Il y a donc ce qu’on appelle un aléa moral de la part des financiers de marché. Leurs bêtises et leur appât du gain sont entièrement cautionnés de la sorte.

Des tentatives de régulation ont timidement lieu, mais elles peinent à combler leur retard vis-à-vis de la constante augmentation de l’opacité et de la complexité des titres et montages financiers. Les accords dits de Bâle III, dont l’application est prévue pour 2013, ont ainsi pour objectif d’affiner le montant maximum de fonds propres au-delà duquel les banques ne peuvent plus s’engager en terme d’investissements, afin de couvrir leurs prises de risque. Par ailleurs, le gouverneur de la Banque Centrale de Finlande, Erkki Liikanen, a transmis début octobre 2012 un rapport à la Commission européenne visant à soutenir la séparation entre activités de détail et de investissement. Ces tentatives de régulation sont certes louables, mais certaines sont insuffisantes, et d’autres ne sont que des vœux pieux. Ceci est du à un manque de lucidité, mais surtout de courage politique face à un secteur financier assez puissant pour influencer les décisions de régulation.

La finance de marché fait courir d’immenses risques à l’économie réelle, en particulier car la cupidité qu’elle suscite fait perdre tout sens éthique et moral. Rappelez-vous la crise des subprimes, à l’été 2007. Cette crise a en réalité commencé bien avant, et a pour origine un manque d’éthique flagrant. Revenons-y rapidement. Le milieu des années 2000 a vu les conditions d’emprunt devenir favorables. Les grandes banques américaines, surtout Lehman Brothers, ont donc décidé de vendre des crédits immobiliers aux américains les plus pauvres, même s’ils savaient que ceux-ci ne seraient pas solvables, en profitant de leur crédulité. Ces clients peu favorisés ont donc hypothéqué leur logement afin d’accéder au crédit, ne sachant pas vraiment ce qu’ils faisaient du fait du discours commercial qui leur avait été tenu. Ce qui devait arriver arriva, ils ne purent rembourser et la banque saisit leur habitation. Or, le marché immobilier se contracta à ce moment précis, et Lehman Brothers (comme d’autres, au demeurant, telles que Goldman Sachs) ne put recouvrer ses pertes en vendant les logement hypothéqués, et fit faillite en 2008, ce qui affecta ses clients et la confiance générale. Par ailleurs, les dettes relatives aux prêts immobiliers, les subprimes, étaient cachés dans certains produits financiers, ce qui a également déclenché une crise de confiance qui a touché de nombreuses banques à travers le monde, contaminant ainsi l’économie réelle, et menant à la situation que nous connaissons tous. Voilà comment l’appât du gain de la finance de marché a déclenché une crise mondiale. Tout ceci serait bien joli si les instigateurs de cette crise avaient compris leurs erreurs ! Que nenni !

Les actes malhonnêtes ont continué de plus belle. Les rémunérations mirobolantes des « traders », ces fameux bonus, continuent à inciter à prendre des risques pouvant contaminer l’économie réelle, en plus d’être complètement décorellés de la réelle valeur produite par leur travail ; les montages financiers opaques sont en vogue, comme on l’a vu par exemple avec les Credit Default Swap (CDS), ces assurances de défaut de paiement contractés contre la Grèce début 2012 ; les délits d’initiés que peinent à réguler l’Autorité des marchés Financiers, ou la Security Exchange Commission (SEC), les gendarmes français et américains de la bourse ; et, cet été, le scandale de la manipulation illégale du Libor (taux d’emprunt interbancaire) par quelques employés de chez Barclays qui ont préféré s’enrichir personnellement, quitte à renchérir le coût du crédit pour des millions d’entreprises et de particuliers européens.

Aujourd’hui, la finance de marché remet en question la sécurité et la stabilité de l’Europe, de même que le processus d’intégration européenne, comme nous l’avons vu avec les CDS à propos de la Grèce, ou la manipulation du Libor. Contrairement à la doxa, la dette des pays du sud de l’Europe n’est qu’un faux problème ; c’est en réalité un problème de compétitivité, mais c’est un autre sujet. Or, les « marchés » prennent ce prétexte pour spéculer à la baisse sur les dettes grecques, espagnoles, italiennes ou portugaises, remettant ainsi leur souveraineté en question, déstabilisant leur économie et la paix sociale et s’en mettant plein les poches au passage, invoquant une « prime de risque ». Injuste et injustifié ! Un Etat ne peut faire faillite.

Les « marchés », en agissant de concert avec des agences de notation (Moody’s, Standard & Poors…), remettent en question la capacité de certains Etats à emprunter à coût raisonnable en décrétant de manière unilatérale que ses fondamentaux ne sont pas bons. Ces agences de notations sont parti lié avec les banques, leur avis n’est donc pas objectif. Ainsi, les Etats du Nord, la France y compris, suivent des directives de réduction des budgets qui sont imposés par des instances non démocratiques et sans légitimité aucune. Je ne remets pas en question l’impératif d’assainissement des comptes publics, bien entendu ; mais je m’insurge contre cette bêtise qui veut que l’on suive des directives qui ne sont pas dans l’intérêt de notre pays, mais dans celui de quelques financiers. La solution serait ainsi de créer une agence de notation européenne, élue démocratiquement et dont l’indépendance serait garantie.

Bref, j’en ai assez, pour ma part, de voir autant de bêtise de la part des financiers, pour l’immense majorité motivés par la cupidité qu’ont permis les dérégulations massives des années 1980 au nom de l’efficacité de marché, mais également les bonus, qui constituent d’indécentes incitations au regard de l’efficacité effective du travail produit. Les pouvoirs publics sont également à blâmer, que ce soit dans notre pays ou ailleurs, car en bon et dociles moutons de Panurge, ils se prosternent bien trop souvent devant la logique des « marchés financiers », sans chercher à voir plus loin, et sans chercher à faire fi des influences exercées par le lobby financier.

Paul Jorion, un économiste et anthropologue Belge, a récemment signé une tribune dans Le Monde. Il soutient que le comportement de la finance de marché est suicidaire, car en se battant contre les régulations dont elle devrait faire l’objet, elle s’ôte tout garde-fou, et chutera en cas de crise. Voilà qui ne serait pas pour nous déranger, mais un tel effondrement ne nous laisserait pas indemnes… Il faut donc réguler d’urgence, et pour cela, il faut avoir du courage politique et faire preuve de lucidité.