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Parmi les concepts couramment utilisés en France pour désigner une certaine forme de vacuité, celui de beauf est l’un des plus intéressants Sa signification est en effet très riche, et il peut devenir un outil intellectuel susceptible de nous aider dans notre chasse à la bêtise.

La genèse de ce mot remonte à la Seconde Guerre Mondiale, durant laquelle des individus avec peu de culture ni de sens moral faisaient la contrebande de nourriture de base, et étaient désignés par l’acronyme BOF, pour boeuf-oeuf-fromage.

Puis, en 1976, le dessinateur Cabu révolutionne le mot : sans rester tout à fait dans la lignée du BOF, désignation alors tombée dans l’oubli, il en fait la contraction des deux parties du mot composé beau-frère. Beauf. Il en affine par ailleurs la signification, en dépeignant des personnages au mauvais goût certain et à la culture atrophiée, que l’on imagine volontiers laisser éclater un rire gras en réaction à une blague sexiste ou raciste, puis vociférer une réplique chargée de fautes de français.

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C’est à la fois le mot et le concept façonnés par Cabu qui continuent aujourd’hui d’être employé. Est-ce pour autant les mêmes ? Oui, mais de subtiles nuances ont émergé de leur bain dans le « domaine public », la langue française se les étant appropriés. Le concept a lentement évolué au fil des années. Si celui de Cabu désigne le beauf comme étant issu des catégories populaires (ouvriers et petits commerçants), son emploi actuel témoigne d’un changement. Il y a une hiérarchisation de la « beaufitude » (ce n’est pas de la bravitude, mais presque…) : ceux que nous considérons à parts égales comme beaufs, ne se considèrent pas pour autant comme égaux entre eux ; certains considèreront les autres comme étant des beaufs, et ainsi de suite. Et, d’ailleurs, peut-être sommes-nous considérés comme étant beaufs par d’autres ! Ces constatations semblent induire qu’il y a une relativité de la beaufitude, en tant qu’elle est la perception d’une pratique jugée comme étant de mauvais goût.

Le beauf est cependant un concept absolu. L’acceptation de ce qu’est le bon goût est extrêmement variable au fil du temps, et même au sein d’une même époque ; il est donc aventureux de se baser sur ce critère. Nous pouvons toutefois nous référer à la culture : sa carence nous met sur la piste du beauf. Mais ceci serait trop limitatif, et condamnerait les catégories sociales ne disposant pas de l’habitus approprié à l’accession au capital culturel (pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu) à être des « beaufs à vie ». Une étude attentive de l’utilisation actuelle du concept nous montre que le beauf n’est pas seulement celui qui n’est pas cultivé, mais c’est surtout celui qui se complaît dans cet état de fait, et qui continue à parler sur des sujets qu’il ne maîtrise pas.

Ainsi, le beauf aime se baser sur les on-dit. « Il paraît que… » est sa phrase favorite. Il ne lit pas, ne réfléchit pas, mais se comporte toujours comme s’il savait mieux que les autres, et essaie pitoyablement de vous convaincre avec le rachitisme de ses arguments. C’est un habitué des discussions de type Café du Commerce, où les raisonnement simplistes et hâtifs sont de mise. C’est en cela une sorte de Sophiste des temps modernes. Ses sujets de prédilection sont bien souvent la politique, l’économie, ou tout ce qui a trait à l’état du pays. Ah, si on l’écoutait, il résoudrait à lui seul les problèmes du pays ! Lui qui n’a jamais eu de diplôme le qualifiant pour de telles conversations, lui qui ne lit aucun journal (vu sa vacuité, le journal télévisé ne compte pas) ni aucun livre, LUI détient toutes les solutions ! Le beauf se révèle notamment lors des repas de famille. Vous savez, le genre de réunion où tata Germaine déverse un flot ininterrompu d’immondes généralités éthnocentristes, tandis que cousin Jean-Robert vous montre avec fierté ses dernières chaussures acquises à grand frais, parce que c’est de la marque donc c’est bien…

De fait, le concept de beauf va bien au-delà de la catégorie sociale. Toutes sont concernées, et ni l’argent, ni le statut social ne sont des indicateurs pertinents. Les catégories les moins aisées peuvent en effet s’élever intellectuellement, en faisant preuve de curiosité, d’ouverture d’esprit, un peu sur le modèle, bien qu’éloigné, du personnage de Julien Sorel, de Stendhal ; à l’inverse, la richesse peut cacher de très bons beaufs. Le show-business en est l’exemple le plus frappant, et j’ai une pensée toute particulière pour les innombrables présentateurs de télé réalité, jeux télévisés et autres bouses, notamment sur TF1 et M6, deux chaînes dont le contenu devrait être sacré au Patrimoine Mondial de l’Humanité. La vacuité de ces personnes là est incroyable : l’absence de culture mène à des généralisations et approximations qui font frémir ; surtout, comme nous l’avons précédemment noté, ils sont fiers de leur vacuité et de divertir le téléspectateur avec ces inepties !

Parfois, la beaufitude s’invite aux plus hautes fonctions de l’état : sans visée partisane aucune, Nicolas Sarkozy avait beaucoup du beauf. Son complexe de taille, son amour du bling-bling et du prestige apporté par les marques révélait un soucis pour sa propre apparence que ne venait pas contrebalancer son aspiration intellectuelle : souvenons-nous de son dénigrement, sans rougir, de la Princesse de Clèves pris comme symbole de la culture cultivée encore exigée pour entrer dans l’administration, ou de sa mauvaise prononciation du nom du philosophe Roland Barthes, prononcé comme le nom du footballeur Fabien Bartez… Nicolas Sarkozy se voulait être le Président de la rupture avec ses prédécesseurs : il a en tout cas réussi celle de la culture. Là où, par exemple, Georges Pompidou, élève à l’ENS en lettres et intellectuel reconnu, avait montré son engagement pour la culture, où Jacques Chirac, passé par un IEP et l’ENA, Nipponophile et amateur d’arts premiers, avait notamment contribué à l’ouverture du Musée du Quai Branly, Nicolas Sarkozy n’a pas la formation d’un intellectuel, et n’a pas laissé d’héritage culturel. Il a, à la place, été la coqueluche des tabloïds et des personnalités du show-business, ou du business tout court, d’ailleurs. Mais reconnaissons-lui au moins la gratuité des musées publics pour les moins de 26 ans résidents de l’Union Européenne !

Pour conclure, le beauf est un concept utile pour avoir une approche intelligente, réfléchie (non beauf, donc !), de la vacuité et de la vulgarité, car il ne se limite pas aux catégories sociales et prend en compte l’aspiration à la culture. Celui qui fait preuve d’ouverture d’esprit, de curiosité, et ne parle pas lorsqu’il ne sait pas ne sait pas ne mérite qu’on le qualifie comme tel. La culture n’est cependant pas un vague concept : il s’agit de la connaissance du monde qui nous entoure, et connaître ce monde permet de nous extraire de tout point de vue éthnocentriste. Au contraire, l’absence de connaissance prépare le lit de l’obscurantisme et du populisme. En cela, le beauf est un cancer pour la Démocratie, car il se complaît bien souvent dans son inculture.

Mais le beauf est-il pour autant un personnage à éviter en toutes circonstances ? En ce qui me concerne, je préfère en dernier ressort côtoyer un beauf ayant le cœur sur la main, plutôt qu’un intellectuel froid, condescendant et vaniteux.

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