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Chers lecteurs,

LPDE rouvre aujourd’hui ses portes après des vacances légèrement étendues par rapport à ce que j’avais précédemment annoncé.

Je souhaite consacrer ce premier billet à un phénomène qui est observable depuis des années : la perte d’utilité, de fonctionnalité du vêtement, au profit de l’esthétique seule. Ceci me paraît être un problème majeur car il touche également les tenants du vêtement masculin classique, comme je l’expliquerai plus loin dans mon développement. C’est une tendance qu’il me paraît souhaitable de dénoncer afin de la prévenir.

Depuis la Préhistoire avec Néandertal, l’Homme a toujours porté ses priorités sur la protection contre le froid, la fonctionnalité, l’utilité de ses atours, en faisant passer à l’arrière-plan ses considérations esthétiques : des peaux de mammouth aux toges, en passant par les vestes en cuir matelassé des bowmen anglais et les Ulsters du début du XXième siècle, tout allait dans le sens de la fonctionnalité. Les vêtements d’apparat existaient, bien entendu, mais se limitaient à leur fonction cérémonielle.

Cependant, une lente rupture semble s’être opérée à partir de la fin des années 1960 et au début des années 1970, inversant le rapport de force. La fonctionnalité allait bientôt devenir vassale de l’esthétique. Est-ce à cause de la remise en cause par les évènements de mai 1968 de l’autorité des générations précédentes, et par là même des traditions qu’elles incarnaient ? Est-ce à cause de l’invention de nombreuses fibres synthétiques un peu avant cette période -élasthanne, acrylique ou polyester, brevetés par la société de chimie DuPont- ? Est-ce à cause de l’explosion de l’offre vestimentaire grâce à la mécanisation des moyens de production, permettant tout à chacun de posséder plus au détriment de la qualité ? Sûrement un peu de tout cela, au final. Depuis lors, exit nos chères flanelles et autres tweeds !

Aujourd’hui, il semble qu’hormis quelques tenants de l’élégance classique, seules les professions manuelles, les sportifs et les militaires conservent la fonctionnalité de leurs atours. Les premiers, comme les ouvriers ou les chefs cuisiniers ont un impératif de protection et de praticité, et les seconds -les alpinistes, par exemple- comme les derniers cherchent une certaine technicité et une bonne protection contre les intempéries. Ajoutons même que le treillis du soldat est bardé de poches, et que chacune a une vocation propre – accueillir ses munitions, jumelles ou rations. Si les vêtements arborés par les catégories citées ci-dessus ne sont pas forcément beaux, au moins sont-ils utiles. Peut-on en dire autant des vêtements vendus aujourd’hui ?

Les étoffes utilisées pour les confections sont par exemple invariablement les mêmes, en été comme en hiver, et ont perdu leur vocation isolante au profit de l’esthétique pure, et au nom des baisses de coût de production : les vestes de costume de ville sont invariablement en laine tropicale et extra-fine au mieux, ou en mélange de polyester, coton, voire polyester. Il en va de même pour les tricots, qui sont bien souvent en vilain mélange de polyamide et laine, en coton ou entièrement en acrylique, cette fibre synthétique imitant grossièrement la laine ou le cachemire. Autre exemple : celui des poches. Il semble que les « marques » se livrent une stupide course pour savoir qui sera capable d’intégrer le plus de poches non fonctionnelles dans un vêtement. Shorts, pantalons, chemises, vestes : tout y passe ! Les chemises à carreaux en flanelle de coton et aux grosses poches utilitaires sont désormais portées, non pas pour aller débiter un rondin de sapin en Colombie Britannique, mais par un jeune branché dans une soirée electro. Inutile de mentionner que ses poches restent vides, et sont juste là pour le style. Et ce sont plus globalement toutes les pièces du vestiaire masculin qui sont sujettes à cet anéantissement de la vocation première : le feutre arboré sur l’arrière de la tête par un hispter en plein été, la montre de plongée portée partout, sauf sous l’eau ! et ainsi de suite… Voilà qui révèle l’extrême superficialité des productions actuelles. Tout a été travesti, dégradé, détourné de sa véritable vocation, et le paradigme de la mode n’est pas étranger à cet état de fait.

Et alors ?, me direz-vous. Monsieur-tout-le-monde a décidé de porter ce qu’il trouve beau, quitte à passer totalement outre la fonction première de l’objet. En quoi cela nous concerne t-il ? Eh bien, ceci nous concerne bien davantage qu’il n’y paraît. D’une part, ce phénomène touche également l’élégance classique. D’autre part, et surtout, il s’agit d’un problème très profond, car les préférences actuelles vont à l’apparence, au détriment du fonctionnement, comme nous l’avons vu. Cette tendance à l’esthétisation extrême du vêtement est extrêmement grave. Elle révèle une superficialité ambiante bien plus étendue qu’il n’y paraît de prime abord. Elle montre également que le beau peut être un terrible leurre pour qui n’est pas averti, tel les sirènes essayant d’attirer l’embarcation d’Ulysse et de ses compagnons vers le récif.

Mais l’inquiétude provient surtout du fait que ce phénomène touche le vêtement masculin classique. Les tenants de ce dernier ne sont cependant pas tous élégants, au sens qui lui est donné sur ce blog. La différence se fait justement sur la préférence qui est donnée sur la fonctionnalité, l’utilité des atours, par rapport à l’esthétique pure. De ce point de vue, la superficialité, c’est, au nom du style, demander une poche ticket à son tailleur mais ne jamais l’utiliser ; faire confectionner une veste ayant toutes les caractéristiques utilitaires – poches plaquées, cran sport…-, mais ne jamais fourrer quoi que ce soit dans ses poches ni ne jamais fermer sa veste au col, et ne la porter qu’en environnement clos ; etc. Agir ainsi, c’est céder aux sirènes du tout esthétique.

Il ne faut cependant pas tomber dans l’excès inverse. Se vêtir en pensant à son apparence, oui, bien entendu ! Mais pas au détriment de l’utilité, de la fonctionnalité. Ainsi, le deerstalker hat se portera en automne ou en hiver (tout particulièrement pour chasser), car le tweed est imperméable, tient chaud et des rabats peuvent venir couvrir les oreilles lorsque le froid se fait trop mordant. La cravate Madras se porte l’été, non pas uniquement parce qu’elle est colorée, et qu’elle se marie très bien avec un chino ou un costume en laine tropicale, mais parce que sa légèreté est salutaire en pleine canicule là où la soie aurait tenu bien trop chaud.

Ceci nous permet d’ailleurs de nous rendre compte que les traditions vestimentaires séculaires et autres règles sartoriales ne sont pas de poussiéreuses et vaines incantations. Au contraire, la majorité d’entre elles découlent d’un impératif d’utilité, ceci permettant, au passage, de mettre en exergue un argument supplémentaire à destination des détracteurs de l’élégance classique. Le revers au pantalon sport fut, par exemple, imaginé par Edward VII afin de se prémunir contre d’éventuelles tâches de boue ; les derbies sont portées à la campagne ou en voyage car elles sont moins fines et raffinées que les Richelieus, mais offrent un plus grand confort ; etc… Certaines règles et traditions ont toutefois échappé à cette aspiration car elles relèvent de la tendance, mais restent extrêmement minoritaires. C’est par exemple le cas de la fameuse règle du dernier bouton de veste, veston ou gilet à laisser ouvert, suite à une erreur d’Edward VII.

L’élégance telle qu’elle est conceptualisée sur ce blog englobe des notions bien plus larges que l’apparence, comme vous le savez. Il s’agit notamment de faire preuve de cohérence : allier le fond et la forme, la culture et l’esthétique. Un individu ne se souciant que de cette dernière ne présage rien de bon. Bien souvent, le brillant vernis ne fait que cacher la pièce de bois vermoulus. De ce point de vue, l’ouvrier portant des souliers de sécurité sur un chantier, même si ils ne sont pas a priori beaux car lourds et patauds, sera tout de même bien plus élégant que quelqu’un arborant des souliers bateau (pour reprendre cet exemple) en ville et dans les terres, même si ces souliers sont, a priori beaux, car nets, bien finis et fins. C’est bien la preuve, s’il en fallait, que l’élégance n’est pas une affaire de catégorie sociale !

Le vêtement qui ne se veut que d’apparat est un vêtement inerte, paralysé, en tant qu’il a été détourné de sa fonction première et ne sert plus. Il est dévitalisé. Au contraire, l’utiliser dans sa fonction première, c’est l’animer (au sens latin, lui donner de l’âme). Faire vivre ses atours, c’est pour l’élégant un moyen supplémentaire de faire preuve de cohérence : en agissant ainsi, il montre en effet sa culture, mais aussi et surtout son bon sens, et sa résistance au dangereux appel de l’esthétique pure.

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