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Ce mois-ci, c’est The Suit : A Machiavellian Approach to Men’s Style, qui fait l’objet de la traditionnelle revue littéraire. Paru en 2006 aux éditions Collins, il est écrit par Nicholas Antongiavanni en langue anglaise. L’ouvrage est relativement petit -légèrement plus étroit qu’une feuille de format A5, pour être précis-, comporte 195 pages sans illustrations. Le sous-titre A Machiavellian Approach to Men’s Style, fait référence à l’ambition de l’auteur que ses conseils de style soient à l’homme de style ce que Le Prince était aux jeux de pouvoirs. Ici, les thèmes abordés sont tous ceux qui touchent au « style » vestimentaire masculin : costumes, chemises, cravates et souliers. La dernière de couverture présente les recommandations de trois experts dans leur domaine : ceux du style, Alan Flusser et Bruce Boyer ; et celui du monde politique, Harvey Mansfield, un spécialiste de philosophie politique enseignant à Harvard.

Alan Flusser ne fait sûrement pas un éloge de l’ouvrage pas hasard, puisque Nicholas Antongiavanni en est un fervent admirateur. Les cinquante premières pages sont ainsi consacrées à exposer des conseils vestimentaires en fonction des différentes morphologies, comme l’avait fait Flusser dans Dressing the Man. Ainsi, il déconseille fortement aux hommes de petite taille les motifs horizontaux, les vestes croisées, les revers au pantalon et les rabats aux poches, car cela dessert, selon lui, leur apparence ! Ce même leitmotiv l’amène à décourager les individus de grande taille de porter un nœud papillon -cela laisse une surface de chemise non couverte trop importante, argue t-il-, et les incite à privilégier les étoffes lourdes et le port de la pochette -comme si les plus petits devaient se contenter d’une veste en laine tropicale et d’une poche poitrine dégarnie ! Toujours sur sa lancée, il exhorte les jeunes gens, ainsi que les plus enrobés, à ne pas porter de pochettes, de nœuds papillons, ainsi que de montres de gousset ou de trois pièces, en arguant que ceci est trop…original et attire l’attention !

Sur ces quelques premiers chapitres, l’auteur s’emploie à donner nombre de conseils ne portant que sur l’apparence, ce qu’il nomme le « style ». Non seulement ses recommandations sartoriales sont très subjectives (outre ses autres conseils, il annonce par exemple que la bonne longueur d’un bas de pantalon doit être de deux tiers celle du soulier, et que le pantalon doit casser sur ce dernier) et généralisent ce qui ne peut l’être (j’avais d’ailleurs dénoncé cette tendance dans la revue de Dressing the Man), mais elles méconnaissent surtout les convenances et les traditions. Il faudra attendre la page 15 pour avoir une première référence à l’Histoire du vêtement -celle de l’origine de la veste croisée, qui dérive du frock coat-, puis suivront ensuite quelques anecdotes et indications marginales sur l’art tailleur et la technique.

Notons également que l’auteur a la fâcheuse tendance à qualifier de « dandy » quiconque se vêt avec « style », ce qui met en exergue sa méconnaissance du terme. J’avais, au cours d’un billet, montré que ce terme englobe bien plus que la seule notion d’esthétique.

Nicholas Antongiavanni poursuit ensuite sa dissertation en traitant de ce qu’il identifie comme étant les trois types de coupe pour un costume, en ajoutant cette fois-ci davantage de références historiques et à la tradition. Le sack suit, tout d’abord, qui dérive des premiers costumes prêt-à-porter de Brooks Brothers et largement porté par les étudiants de la Ivy League au cours des années 1920, est un costume large, à la coupe droite et à l’emmanchure basse, destiné à convenir à toutes les morphologies. Puis, il distingue le costume continental, dont dérive selon lui deux coupes : l’italienne, coupée près du corps, sans fentes, épaules carrées et construction structurée (descriptif qui interpelle, d’ailleurs, car le style italien est justement très déstructuré) ; et l’anglaise, faite à l’origine pour l’équitation -le hacking-, que l’auteur juge trop large et faite pour les personnes enrobées ! Enfin, la drape cut, inventée dans les années 1920 puis améliorée par Frederick Scholte, le tailleur du Prince de Galles Edward, combine selon Nicholas Antongiavanni les avantages des deux premières coupes : construction non rigide, mais toutefois pas « informe » comme le sack suite, il est censé donner de l’envergure à l’homme qui le porte. Il en donne le Prince Charles et Fred Astaire comme gage de réussite. Ceci est un choix stylistique très particulier, et, pour le coup, qui ne convient vraiment pas aux personnes les plus fines…sauf que cette exception plus qu’évidente n’est pas identifiée par l’auteur. Son gabarit est plutôt petit, et bien qu’il soit assis, il est flagrant que l’apparence générale du costume est à l’opposée de celle de Cary Grant, par exemple, qui est très bien bâti. Voyez plutôt ci-dessous leurs deux photos en vis-à-vis :

De plus, la coupe Scholte possède une esthétique qui est loin de faire l’unanimité, car elle donne l’impression d’une veste en fin de vie. L’auteur argue qu’elle offre une plus grande liberté de mouvement ; or, des coupes proches du corps et une emmanchure haute possèdent elles aussi cette caractéristique.

La page numéro 100 passée, Nicholas Antongiavanni change quelque peu l’orientation de ses textes. S’il donne toujours de son agaçant « dandy » à tout va, il apporte énormément de connaissances très précises sur l’Histoire du vêtement, et je suis certain que peu pourront se vanter de ne rien en apprendre. Il apporte également quelques précisions qui sont bienvenues, sur la différence entre la dénomination « super » pour une laine, et son grammage, en indiquant dans la foulée les différents types de tissus et pour quel emploi ; puis sur les différentes constructions possibles pour un soulier, en conseillant de privilégier le cousu Goodyear, jugeant le Blake trop fragile et menant à une forme de pied trop féminine. Il rappelle également la distinction traditionnelle entre tenues sport, de travail et formelles, de même que pour les cravates.

Toutefois, il semble toujours tomber dans le piège de l’apparence, dans lequel il s’était allègrement jeté lors des premiers chapitres. Outre le fait de ne pas rappeler les convenances élémentaires du port des souliers -il énonce simplement que les derbies sont moins formelles que les richelieus !-, il conseille de porter des souliers en veau-velours brun avec toute sa garde robe, car « ils vont avec tout » et sont la « dandification incarnée ». En sus de se faire l’apôtre du Duc de Windsor, il choisit de faire des fautes de goût et de ne privilégier que l’apparence. Le costume marine est ainsi à porter avec des souliers noirs, pas en veau-velours brun. L’auteur frappe encore concernant les cols de chemise : il reprend les théories d’Alan Flusser, selon lesquelles il faudrait le choisir en fonction de la forme de son visage. Ainsi, pas de chance pour ceux ayant un petit cou, l’auteur pense qu’un button-down collar serait impropre sur eux ! Il nuance heureusement en permettant de choisir son col selon un paramètre supplémentaire : la formalité. C’est donc relativement « moins pire » que Flusser.

Nicholas Antongiavanni a ensuite des réflexions intéressantes concernant le vêtement masculin. Il s’insurge contre les costumes de designer, par exemple. Il défend également l’idée selon laquelle la mode évolue à grande vitesse, et que le style masculin évolue lui aussi, mais bien plus lentement. Les variations se font, au contraire de la mode, à la marge : types de poche, proportions, motifs… C’est une vision à laquelle je souscris. Toutefois, il soutient également que la mode dicte la moitié de nos choix, et qu’il nous appartient de ne pas lui laisser l’autre moitié. Pour ma part, je pense au contraire que nous sommes tous libres de ne pas suivre la mode et les tendances.

Mais ces réflexions plutôt profondes sont vite occultées par d’autres bien plus superficielles. En effet, il aborde, au cours d’un chapitre, la relation des différents présidents des États-Unis à leurs vêtements. Deux exemples parlants : il défend l’idée que si Clinton a été réélu, c’est qu’il a su se vêtir plus discrètement comparé au début de son mandat, où il osait davantage ; et que si Al Gore échoua à la présidentielle, c’est en très grande partie par la faute de son conseiller en image qui lui a fait porter des couleurs brunâtres. De qui se moque t-on !

Il conclut enfin son ouvrage par une citation de Mark Twain : « L’habit fait le moine. Ceux qui sont dénudés ont peu ou pas de pouvoir en société« .

Cette citation finale constitue un parfait résumé de la philosophie développée dans le livre. Il défend en effet ardemment l’apparence globale d’une mise, au détriment de sa cohérence, menant à des propos qui sont parfois d’une très grande superficialité. S’il prend partie contre la mode, il n’en est pas si différent. Car ce qui fait la différence entre celle-ci et l’élégance, c’est certes le caractère intemporel contre les tendances fluctuantes, mais également la cohérence contre la superficialité. De plus, il adopte plusieurs fois des partis-pris esthétiques discutables.

Nicholas Antongiavanni possède énormément de connaissances très solides et documentées sur l’Histoire du vêtement, bien qu’il faille attendre la moitié de l’ouvrage pour s’en apercevoir. Toutefois, on a le sentiment de lire la copie d’un écolier ayant appris par cœur sa leçon puis l’ayant recrachée, telle quelle, dans sa copie, sans toutefois détenir une vision d’ensemble de l’élégance masculine ni sans y apporter de réflexion très poussée. Il rappelle certes les traditions sartoriales masculines et les convenances concernant le port du vêtement selon les circonstances après la moitié de l’ouvrage, mais commence ce dernier en niant complètement ces règles, créant une immense contradiction dans ses propos. Recommande t-il de connaître les règles ? De les appliquer ? De les briser ? Il ne le dit pas, entretenant le flou émanant de son discours.

Il ne donne pas l’impression qu’il sache de quoi il parle. En fait, disons qu’il sait de quoi il parle, mais nous ne parlons pas de la même chose. Lui s’occupe du style, de l’esthétique d’une mise, et nous d’élégance, qui englobe certes cela, mais aussi toute une réflexion préalable, ainsi qu’un soucis de respect -tout du moins, de connaissance- des règles sartoriales.

Pour finir, je ne vous déconseille pas ce livre, car vous apprendrez des faits historiques dans tous les cas. Et quand bien même vous partageriez mon avis quant à la qualité de l’ouvrage, votre temps ne serait pas perdu car il est intellectuellement très sain de lire des écrits contraires à ses convictions. Ceci est comme lire Le Figaro si vous êtes de gauche ou Libération si vous êtes de droite, en complément de vos journaux habituels. Cela forge l’esprit critique et permet de s’ouvrir.

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