Lorsqu’on se vêt de manière classique et intemporelle dans le respect des traditions, l’on attire généralement moult critiques et moqueries, souvent mal intentionnées, de la part d’incultes et superficiels individus. Vous les connaissez sûrement : « Tu vas à un mariage ? » (alors que l’on porte une veste de tweed), « Tu as grandi trop vite ? » (nous dit-on lorsqu’on arbore un pantalon feu-au-plancher bien coupé, tandis que notre interlocuteur marche sur un jean informe et tire-bouchonnant, car trop long), « Il faut se décontracter ! » (alors que l’on porte une veste de régate ou une veste de tweed avec des souliers bruns), « C’est horrible les glands sur tes chaussures« , j’en passe et des meilleures. Bien qu’ils puissent faire bondir, de tels propos peuvent aisément être balayés d’un revers de la main et soldés soit par un silence teinté d’indifférence, par une réplique cinglante soulignant l’ignorance de l’interlocuteur, ou une tentative d’expliquer aimablement en quoi la réflexion est tout à fait hors de propos. Deux remarques se détachent cependant du lot, et frappent par ce qu’elles insinuent ou par les valeurs qu’elles dénoncent implicitement.

La première est plutôt lapidaire. « Papi !« , qualifie t-on ainsi parfois l’élégant vêtu de manière classique osant arborer un tweed, un velours côtelé ou un nœud papillon. La formule interpelle. Ce que l’on nous reproche est de « faire vieux« . Les personnes âgées sont généralement habillées de manière intemporelle et classique, ceci étant dû à leur culture et à leurs valeurs plus conservatrices. D’ailleurs, peut-être que cela changera avec l’accès de la cohorte post-1960s à la retraite, avec des valeurs plus libérales. Nous verrons. Si les mises des aînés ne sont peut-être pas toujours de très bon goût, la faute -peut-être- aux sens défaillants et à un besoin de confort et d’ampleur accrus au détriment de l’esthétique, elles sont toujours touchantes. Les vieux messieurs élégants jusqu’au bout sont émouvants, tels un capitaine se tenant droit et ferme à la barre, l’uniforme impeccable, tandis que son navire sombre.

Où réside le problème, alors, d’être qualifié de papi ? Nul part, en ce qui concerne l’élégant. Il tire une immense fierté que d’être hissé au même rang que les respectables anciens en terme de classicisme vestimentaire. En revanche, les ignares qui se plaisent à singer l’élégant perçoivent cela comme une insulte. Pour eux, être classique, c’est être ridiculement rigide et vieux jeux. Old-fashioned, dirait-on dans la langue de Shakespeare, ce qui signifie littéralement vielle-mode, soit vieux jeu, ou démodé : voyez-vous, là encore, la proximité avec la mode ? De nos jours, rester sur le quai de la gare tandis que le train de la mode file à toute allure est une véritable hérésie. Et bien, qu’il file ! Nous prendrons le prochain, à vapeur celui-là.

Ce dénigrement pour les valeurs anciennes est effrayant. Que dire d’une société qui s’assoit sans vergogne sur son héritage et sa culture ? En voilà une attitude bien arrogante que celle qui pense pouvoir progresser sans tirer d’enseignement du passé. Traiter de papi quelqu’un est un symptôme de cette tendance. Cela signifie également que l’on consacre la jeunesse comme valeur absolue, de même que ce qui sont généralement ses corollaires : l’immaturité jusqu’au dédain des traditions, et le caprice -tout et tout de suite. Il y a également cette idée selon laquelle être « sérieux« , « calme« , « constant« , c’est devenir « vieux » et ne pas « profiter de la vie« . A écouter les dires actuels, il faudrait se rendre tous les soirs en boite de nuit pour «  » »s’amuser«  » » (oui, il ne faut pas moins de trois guillemets dans ce contexte). Sans moi ! « Profiter de la vie« , c’est la comprendre et être maître de son jugement. Le défi intellectuel est lui aussi une satisfaction, et quelle satisfaction d’ailleurs ! Et, jusqu’à preuve du contraire, se trémousser sur de la «  » »musique«  » » à plus de 150 décibels n’a jamais rendu quelqu’un plus cultivé et conscient des enjeux du monde qui l’entoure.

L’on est aussi taxé de papi lorsqu’on est calme, tranquille, et que l’on prend son temps, comme expliqué précédemment. Ainsi, par exemple, conduire de manière respectueuse des autres et du code de la route -sans dépasser les limitations de vitesse, donc- conduit invariablement à des coups de klaxons effrénés ainsi qu’à des cris dignes d’un primate ; j’avais d’ailleurs dédié un billet aux incivilités routières il y a quelques mois. Là aussi, comment se fait-il que l’on privilégie aujourd’hui l’agitement et l’empressement face au désir de prendre le temps de vivre ?

Voilà une situation bien paradoxale : les valeurs qui sont actuellement rejetées sont celles qui nous habitent, nous, élégants ; et lorsqu’on nous essaie de nous en porter grief, nous le prenons pour un ultime compliment que l’ironie de la situation ne fait que magnifier.

La deuxième remarque dont je vous faisais part au début de ce billet concerne le terme de « vieux con« , et est fortement relié aux valeurs du « papi« , une touche d’aigreur en plus due à un choc culturel avec les plus jeunes générations qu’il peine à comprendre. « Ce n’est plus ce que c’était ! » pourrait être sa phrase favorite. Le « vieux con » est un rouspéteur, un ronchonneur, parfois réactionnaire. Les motifs d’énervement sont parfois futiles, souvent compréhensibles, mais toujours nombreux. En voici quelques cas : des enfants mal élevés, bruyants et turbulents, se mettant dans ses pattes ; un jeune s’amusant à faire tour sur tour en scooter dans la rue pour «  » »amuser«  » » la galerie -et frimer- et dont l’ignoble bruit -MÊÊÊÊÊÊÊÊÊHM- semble illustrer son caractère sans-gêne ; ce même jeune écoutant de la «  » »musique«  » » à tue-tête dans les transports en commun en en faisant profiter tous les usagers ; l’absence d’excuse lorsque quelqu’un le bouscule ; de l’ignorance croissante -croit-il- de la société…

Là où le qualificatif de « papi » évoque un état plutôt neutre, le terme de « vieux con » se réfère à un jugement établi par la personne. C’est en quelque sorte un « papi » qui serait devenu aigri par une société bien trop décalée par rapport aux normes qui lui ont été jadis inculquées. Le hic est lorsqu’on est relativement jeune, « papi » et « vieux con » à la fois. Drôle de mélange ! Mais peut-être un signe de maturité ?

Si être qualifié de « papi » est enviable pour l’élégant, car intemporel et calme, l’être de « vieux con » l’est moins. En effet, ce dernier est un archétype plus agité, et son aigreur est susceptible de le détourner du chemin vers la félicité. En revanche, je ne crois pas que le combat contre la vulgarité, représentée par toutes les incivilités et bêtises insupportant le « vieux con« , doive être abandonné. Bien au contraire. Il faut toutefois en changer les modalités. Préférons le sarcasme et l’ironie à l’aigreur lorsque nous sommes confrontés au vulgaire, tels les Dandies qui aimaient se jouer des interlocuteurs qu’ils méprisaient. Ce sont des réactions bien plus élégantes que l’énervement pur car réfléchies et appropriées. Ce sont des délices dont on ne se lasse pas !