Mots-clefs

, , , , , , ,

Il y a quelques temps, je me suis rendu au Dartmoor afin de visiter la région. J’avais à cœur de partager ce voyage avec vous, tant les paysages sont sauvages et magnifiques, la nourriture excellente et la population locale adorable.

Le Dartmoor est un Parc National anglais, situe dans le comté du Devon. Ce dernier se trouve sur la pointe sud-ouest de l’Angleterre, et est voisin des comtés de Dorset, Somerset, et des Cornouailles.

Le mot moor désigne les paysages de lande ingrate. Elle s’apparente à de la steppe composée d’herbe rase, de terres légèrement marécageuses et de tourbe. Le mot Dart, quant à lui, est le nom que porte le fleuve qui traverse le Parc. Il passe par la ville de Buckfastleigh (dont l’abbaye est très célèbre), puis se jette dans la Manche à Dartmouth.

La « tâche » brune qui s’étend au nord-ouest du Parc Naturel sur la carte ci-dessus correspond à un champ de tir et d’exercice assez étendu réservé à l’armée.

Dartmoor est une étendue gigantesque dont le caractère sauvage est brisé par quelques rares villages, tous plusieurs fois centenaires. Le plus récent et le plus étendu, Princetown, a deux-cents ans, et est tristement célèbre pour sa prison. Le bourg s’est développé avec la prison, et n’existait pas avant sa création, en 1809, afin d’accueillir des soldats Napoléoniens. Certains de nos compatriotes ont donc participé aux travaux forcés dans cet endroit reclus. Mais contrairement aux idées reçues, la prison ne fut pas établie ici pour rendre difficile les évasions, mais parce qu’un notable local avait fait pression pour que les prisonniers puissent servir de main d’œuvre dans ses champs, comme nous l’apprend le musée de la prison. L’architecture y est donc bien différente des autres villages : plus moderne bien sur, et dont le caractère austère et grisâtre semble témoigner à la fois de la première Révolution Industrielle et de la proximité carcérale.

Exeter, le chef lieu du Devon, est situé à l’est, bien avant la lande. Cette grande ville est donc un arrêt presque obligatoire pour tout voyageur désireux de se rendre au Dartmoor. Elle est paisible et son architecture n’a généralement pas grand chose d’exceptionnel car datant de la deuxième moitié du XXème siècle. Beaucoup de bâtiments ont été en effet détruits pas des bombardements menés par la Luftwaffe durant la seconde Guerre Mondiale, entre 1940 et 1942. Chose incroyable, un énorme obus a traversé le toit de la Cathédrale pour rebondir sur les dalles de pierre, ressortir intact et attérir a l’extérieur, sans plus de dommages. Voilà un bien beau miracle ! La structure de la bombe sert désormais de tronc dans la nef.

L’intérieur de la Cathédrale est très travaillé. Ce qui marque le plus le visiteur féru d’horlogerie est la présence d’une horloge astronomique datant du XVeme siecle ! Il est très impressionnant de voir l’incarnation de l’ingéniosité des hommes de l’époque.

© Le Paradigme de l’Elegance

© Le Paradigme de l’Elegance

La porte ci-dessus est située juste en-dessous de l’horloge astronomique, et permet d’accéder à la salle du mécanisme. Le trou dont elle est pourvue a été fait sous l’ordre de l’évêque il y a quelques centaines d’années, ceci afin que son chat puisse chasser les rongeurs attirés par la graisse et les cordes en boyau. Belle anecdote !

Une fois Exeter laissé derrière en directon du Dartmoor, l’on s’enfonce très vite dans de verdoyantes collines qui se font de plus en plus accidentées, et la route plus sinueuse. Puis le paysage s’aplanit relativement, permettant d’apercevoir des paysages à couper le souffle tout en étant d’une grande sérénité. Hormis quelques hameaux garnis d’une traditionnelle cabine téléphonique, rien n’est à signaler sur le chemin.

© Le Paradigme de l’Elegance

© Le Paradigme de l’Elegance

Le premier et dernier village d’importance sur cette route directe vers le Dartmoor porte le nom de Moretonhampstead. Il est littéralement la porte d’entrée au Parc Naturel si l’on vient de l’est, et prospérait jadis grâce au commerce de drap de laine. L’Angleterre toute entière a d’ailleurs jadis tiré sa richesse de l’exportation de ces biens, et ce jusqu’à la première Révolution Industrielle, tant et si bien que David Ricardo l’utilisera pour illustrer sa théorie de l’avantage comparatif pour son pays dans Des Principes de l’Economie et de l’Impôt, en 1817. Mais revenons à Moretonhampstead.

C’est un village d’importance, certes, mais relativement petit. Cela ne l’empêche pas de disposer de trois pubs pour 1500 âmes, et d’un très humble mais adorable salon de thé. Ils permettent d’apprécier les délices culinaires de la région et d’un peu plus loin. Ainsi, le salon permet de déguster des scones (spécialités du Devon et appréciés dans toute l’Angleterre) de manière traditionnelle, avec de la clotted cream (crème très épaisse, elle aussi spécialité du Devon) et de la confiture de fraise, à l’heure du thé. Les pubs quant à eux servent de l’excellente Ale brassée localement, dont les notes fruitées, florales mais fortes grâce aux arrières-goût de houblon et d’orge grillée, sont inégalées. Ils proposent également de nombreux mets traditionnels, tels que des pies (tourtes) absolument divines, qu’elles soient au poisson (fisherman’s pie), à la pomme de terre, oignons, chutney de pomme et cheddar (ploughman’s – laboureur), ou au bœuf, rognons et Ale (steak and kidney pie), le tout accompagné de pommes frites et de légumes du potager. L’on pourra également apprécier de l’agneau sauce à la menthe et pommes vapeur. Un régal !

En se promenant dans les quelques rues du village, l’on s’aperçoit de sa tranquillité.

© Le Paradigme de l’Elegance

L’église de Moretonhampstead est plutôt austère, à l’instar de ses consœurs anglicanes à travers le pays. Mais cela ne lui donne que plus de prestance et de majesté, malgré sa taille modeste. L’effet est renforcé par l’emploi de granit, ce qui contraste avec la craie utilisée à l’est et au nord au pays.

© Le Paradigme de l’Elegance

© Le Paradigme de l’Elegance

Une fois la nuit passée et l’estomac proprement rempli grâce à un petit déjeuner anglais parfait pour prendre des forces -flageolets sauce tomate, bacon, saucisse, champignon et œuf au plat-, il est temps de se mettre en route vers les sauvages étendues du Dartmoor.

Moretonhampstead n’est qu’à quelques encablures de la lande. La transition est inexistante : l’on passera en une minute à peine d’un paysage champêtre à celui, désolé, de terres ingrates. Sans en être une, une grille sur la route principale joue le rôle de frontière. En réalité, sa présence permet d’empêcher le bétail de sortir de la lande. Car s’il est une chose bien étonnante, c’est que celui-ci est laissé libre dans cette étendue sauvage ! S’il n’est pas rare de voir des commons -pâturages communs- en Angleterre, la taille de celui-ci est sans commune mesure. Très peu de vaches y sont présentes, et ce sont surtout des moutons et des chevaux, parfois sauvages, qui ont colonisé la lande. Il est très courant de se voir barrer le chemin par quelques ovins ayant décidé envers et contre tout de faire une sieste sur la route. La situation est on ne peut plus cocasse !

© Le Paradigme de l’Elegance

© Le Paradigme de l’Elegance

© Le Paradigme de l’Elegance

L’on tombe ensuite rapidement sur un hameau au beau milieu de la lande et entouré d’un petit bois à la végétation bien plus luxuriante qu’à quelques centaines de mètres de là. Bienvenue à Postbridge ! Il y a peu à voir mis à part, comme le nom du lieu dit le suggère, un pont. Deux ponts, pour être précis. Celui au premier plan est un clapper bridge -pont en dalle de pierre-, et a été érigé, au XIVeme siecle, contrairement à son apparence qui laisse penser à une origine préhistorique.

© Le Paradigme de l’Elegance

Penser à une origine préhistorique n’est pas une aberration au vu de la présence de nombreux menhirs, cercles et huttes de pierre au Dartmoor. Des hommes ont en effet vécu là jusqu’à environ un millénaire avant J.C., et nombre d’Historiens attribuent leur départ à un brusque changement négatif de température. Beaucoup des vestiges de leur présence ont sûrement eu une visée astronomique à l’époque, comme nous l’enseigne Dominique Fléchon dans La Conquête du temps, ouvrage auquel j’avais consacré un billet. Il est absolument passionnant de se tenir au beau milieu de ces cercles de pierre, et de faire des conjectures sur la vie que menaient les hommes à cet endroit il y a quelques millénaires.

© Le Paradigme de l’Elegance

© Le Paradigme de l’Elegance

Une tor, Bellever Tor, se tient ensuite près de Postbridge. Une tor est une colline possédant un affleurement rocheux à son sommet, et nombreuses sont celles qui parsèment les terres désolées du Dartmoor. La marche est à la portée de n’importe quel randonneur, et le paysage est absolument magnifique, sauvage et désertique. Quel bonheur que d’arpenter ces vastes étendues, surtout lorsqu’on est chaussé de confortables derby chasse au cousu Norvégien indestructible ! Le sommet permet, comme l’indique son nom, de disposer d’un panorama plutôt étendu, quoique limité par le temps nuageux. Quelle sensation de plénitude en regardant la lande qui court à perte de vue !

© Le Paradigme de l’Elegance

© Le Paradigme de l’Elegance

© Le Paradigme de l’Elegance

© Le Paradigme de l’Elegance

Les tors ne sont bien évidemment pas les seuls objectifs de randonnée du Dartmoor : n’importe quel chemin au bord de la route peut faire l’affaire, et mènera bien vite à un endroit sans trace de civilisation.

Non loin de Postbridge, mais toutefois au beau milieu de nulle part, se trouve un pub. Quelle surprise ! C’est le Warren House.

© Le Paradigme de l’Elegance

Sa présence sur la route principale permet aux voyageurs de se restaurer. Ils servent notamment des Cornish pasties -tourtes des Cornouailles, qui est le conté voisin- avec du scrumpy cider -cidre plat, trouble et assez fort- qui revigorent plutôt bien.

Mais ce n’est pas tout ce qu’il y a à savoir à propos du Warren House. L’établissement est en effet l’objet d’une légende. A l’aube du XIXeme siecle lors d’un hiver particulièrement rigoureux, un voyageur se dirigeant d’Exeter vers Tavistock aurait été forcé de faire halte dans cette auberge à la nuit tombante. Le patron n’ayant aucune chambre de disponible, il insista afin d’en obtenir une, tant et si bien que le gérant lui en céda une à condition de la partager avec le « old salted feyther« . Le pauvre bougre accepta sans trop savoir de quoi il en retournait, bien content d’avoir un toit sur sa tête. Une fois dans la chambre il ne vit personne et se mit à l’aise. Sa curiosité le poussa à ouvrir un coffre disposé dans un coin. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il y trouva les restes d’un homme enfoui sous une masse de sel ! La peur au ventre, il pensa alors à s’échapper par la fenêtre toute proche, mais elle était trop petite pour tenter quoi que ce soit. Il ne pouvait pas non plus décemment repartir pas l’entrée principale, et décida donc de rester jusqu’au matin. Lorsqu’il descendit dans la salle principale, il fit part de sa macabre découverte au propriétaire. Ce dernier lui répliqua qu’il l’avait prévenu ! Par salted feyther, il voulait dire par là, avec un accent très fort, que son père était décédé pendant l’hiver, et que le sol étant gelé, il décida de conserver sa dépouille dans un coffre avec du sel. Une bien sordide aventure ! Et je n’ai pas salé ma Cornish pasty, on ne sait jamais.

Le Dartmoor est en général un endroit plein de mythes et de légendes. Le site internet Legendary Dartmoor (en anglais toutefois) en recense énormément. Une autre histoire célèbre, quoi que fabriquée de toutes pièces, est celle du Chien des Baskervilles (The Hound of Baskervilles), de Sir Arthur Conan Doyle. Elle relate l’enquête de Sherlock Holmes et de son ami John Watson à Baskerville Hall, un manoir fictif situé au Dartmoor. Ceci nous amène également à Princetown, bien après Postbridge, que j’ai précédemment évoqué. C’est en effet dans le village, au Duchy House hotel que Conan Doyle séjourna afin de rassembler des éléments pour l’écriture de sa nouvelle. Cette dernière fait notamment mention d’un prisonnier s’échappant des geôles de la ville, des chemins, du paysage et des habitants. Le romancier a accompli là un travail dont le réalisme est excellent.

Ci-dessous une représentation fidèle d’Holmes suivi du dogue anglais terrorisant la région et, à l’arrière plan, d’une photographie de Conan Doyle disposés dans l’office de tourisme de Princetown. La statue de Sherlock Holmes est fidèle à la description dans les romans : grand, visage fin et aiguisé, nez aquilin et acéré. Il porte également un deerstalker comme l’a souvent représenté Sidney Paget, un pardessus de tweed avec des battants servant de cape, et le stick de chasse souvent amené par le célèbre détective dans ses enquêtes afin de se défendre.

© Le Paradigme de l’Elegance

J’ai d’ailleurs aperçu vers Moretonhampstead un manoir qui n’était pas sans me rappeler la description qu’en avait fait Conan Doyle de Baskerville Hall : pierre sombre, à l’écart de la ville et entouré d’arbres. Il ne manque plus que les tours dont le château est censé être flanqué !

© Le Paradigme de l’Elegance

Revenons désormais vers Moretonhampstead, pour nous diriger vers le charmant village de Chagford où, tout comme dans le village voisin, 1500 âmes résident. Les maisons semblent cependant plus typiques et authentiques, ce qui n’est pas surprenant sachant que des incendies ont plusieurs fois dévasté Moretonhampstead par le passé. Chagford comporte maints cottages -des chaumières. C’est un village où il semble faire très bon vivre.

© Le Paradigme de l’Elegance

© Le Paradigme de l’Elegance

L’excursion au Dartmoor a enfin fini par une promenade autour de Fernworthy Reservoir. Les réservoirs sont des lacs artificiels maintenus grâce à de solides barrages, et la lande en compte quelques-uns afin d’alimenter en eau les cultures à proximité. Fernworthy est au nord-est, à quelques encablures seulement de Chagford. Bien qu’artificiel, le lac est d’une grande beauté, les paysages magnifiques. Tout est paisible. Quelques pêcheurs étaient dans l’eau jusqu’au bassin, près du rivage, afin de taquiner le goujon, tandis que moutons et chevaux étaient laissés en liberté sur les berges et la forêt alentour.

© Le Paradigme de l’Elegance

© Le Paradigme de l’Elegance

Pour finir, voici une des mises qui m’a permis d’arpenter les chemins et la steppe du Dartmoor avec confort et, je l’espère, élégance : bottines chasse en veau grainé et cousu Norvégien, pantalon de velours côtelé, veste de tweed, écharpe à motifs Tartan et veste en coton ciré à manches Raglan.

© Le Paradigme de l’Elegance

Publicités