Acheter. Consommer. Jeter. Acheter. Consommer. Jeter. Et ainsi de suite, dans un cycle sans fin et toujours plus rapide.

Je suis écœuré et fatigué par tant de gâchis. Les objets inutiles s’entassent dans nos demeures, mais même ceux qui ont leur utilité sont vendus emballés, empaquetés, saucissonnés bien plus que nécessaire. D’ailleurs, les emballages ne sont plus là pour remplir leur fonction primaire, à savoir de protéger, mais semble être un concours pour l’entreprise qui aura l’étiquette la plus aguicheuse. L’idée est de donner envie d’acheter, et en cela, faire appel à l’inconscient et titiller nos instincts primaires. Bien entendu, il n’est ici en aucun cas question de dénoncer un pseudo complot qui serait ourdi par le grand vilain capitalisme, programmant volontairement l’obsolescence des biens produits : je laisse cela aux anti-monidalistes chevelus vêtus d’un poncho ! En réalité, les entreprises concourent toutes à survivre, donc à vendre, et c’est là un comportement parfaitement rationnel au sens économique du terme. D’autres comportements sont également rationnels, car rentables : ceux de barder les produits d’emballages superflus qui permettent de donner un caractère unique au produit. C’est une des clés de la construction d’une ‘marque’, et vous savez ce que j’en pense.

Or, ce qui est rationnel au sens de l’économie classique ne l’est plus si l’on change de paradigme, celui du bon sens en l’occurrence. Où est la rationalité d’utiliser des emballages qui vont de toute façon être jetés, n’ayant presque qu’une seule fonction décorative, et dont le seul rôle est de rendre désirable des produits dont on peut fortement se passer, voire inutiles, et donc eux aussi très vite jetés ? Elle est inexistante.

Je n’utiliserai cependant pas le mot ‘écologie’ pour qualifier l’attitude qui va à l’encontre de ces gaspillages. Ce terme est bien trop connoté politiquement, et rassemble bien d’autres concepts que je ne souhaite pas faire intervenir ici. De plus, certains réactionnaires se sentiront oppressés par ce qu’ils jugeront peut-être être une énième tentative de contrôle de leur mode de vie, après les « cinq fruits et légumes par jour » et les « fumer tue« . Non, je ne parlerai pas de développement durable ou d’autre notion similaire. A la place, je souhaite parler de bon sens, de pragmatisme. Car ce qui est incompréhensible et insupportable, c’est la mise àau rebut de babioles, de meubles, et d’autres foultitude d’objets : typiquement, les voitures sont désormais achetées neuves, gardées pour quatre à cinq ans puis refourguées, voire mises à la casse, puis on en achète une autre ! Et il y a également, bien entendu, les vêtements qui peuvent être encore utilisés. Je vois ici l’empreinte du paradigme de la mode qui met au rebut ce qui n’est plus dans la tendance, alors qu’il est lui-même à l’origine de ces achats dont on veut tant se débarrasser. Voilà un sérieux problème de société que cette boulimie, cette frénésie consumériste, d’autant plus qu’elle est devenue le principal moyen d’intégration dans notre société !

L’écœurement dont je vous faisais part face à tant de gâchis est également une peine, car c’est avec grande tristesse que je jette le moindre objet. Il n’est parfois point nécessaire d’acheter vêtements ou meubles lorsqu’on peut récupérer, par exemple, ceux de nos aïeux. De belles vestes de tweed, des souliers, des cravates, des guéridons garnis de marqueterie, des commodes et armoires en chêne, des carafes à whisky en cristal….  Nos ancêtres l’avaient d’ailleurs bien compris, bien que ce fut souvent un impératif économique, et non moral, qui guida leurs pas. Nos parents ou grands-parents ayant connu les guerres ont fortement été marqués par le rationnement, et se sont ensuite refusés de jeter ce qui pouvait être ultérieurement réutilisé. Hélas, désormais, beaucoup se hâtent de se débarrasser sans états d’âme d’un héritage qui peut encore durer plusieurs générations, meubles comme vêtements, qui porte en lui de nombreux souvenirs et, très souvent, un grand savoir-faire qui a permis cette durabilité, mais qui ne trouvent pas grâce à leurs yeux car démodés.

J’y vois là un signe d’immaturité générale, comme si la société n’était pas assez adulte et mature pour se satisfaire des mêmes vêtements, des mêmes meubles toute ou grande partie d’une vie. Tout ceci s’apparente à un gigantesque caprice, à une versatilité enfantine. C’est un comportement puéril que de ne jamais se satisfaire de ce que l’on a. De plus, le progrès est aujourd’hui, et depuis des décennies, mesuré par la consommation, tel que je le remarquais dans mon billet remettant en question la notion de PIB. Et bien, quel progrès que de produire plus pour jeter quelques instants plus tard !

Quel rapport avec l’élégance, me direz-vous ? Et bien, le gaspillage contre le pragmatisme, c’est pour moi l’opposition du paradigme de l’éphémère, de l’immédiat, du panurgisme, de la mode, contre celui de la durabilité, de la constance, du discernement, et finalement de l’élégance. Comme vous pouvez le constater, le pragmatisme anti-gaspillage partage certaines valeurs avec l’élégance. Les tenants de cette dernière tendent en effet à acquérir des vêtements plus durables grâce au discernement, que ceux-ci soient légués par un aïeul, ou achetés neufs ou d’occasion en friperie car étant de qualité. La résistance du vêtement de qualité permettra de garder celui-ci des années durant sans nécessiter d’autres achats. Seule la maturité permet de ne pas céder aux sirènes de la mode, et seule la culture permet de discerner le vêtement durable des autres. A titre d’exemple, il est affligeant de voir que des tricots en coton sont toujours vendus dans nombre d’enseignes. Leurs mailles deviennent lâches en quelques ports, et ceci n’est pas amélioré par les lavages ! Le coton est en général une matière peu durable, surtout lorsqu’elle est tissée de manière grossière, et c’est justement celle qu’utilisent les grandes ‘marques’ de mode.

Certains éléments de la garde robe seront bien sûr inévitablement appelés à être changés : les sous-vêtements et certaines chemises ne peuvent évidemment pas être gardés une vie entière, et il est hors de question de le vouloir. Mais les écharpes, manteaux, souliers, pochettes, cravates, tricots de laine et nombre d’autres peuvent l’être, et cela constitue une majorité. L’élégant n’est donc pas pas appelé à visiter très souvent les boutiques ! C’est un ascète qui s’ignore.

Plutôt que de jeter de vieux vêtements arrivés en fin de vie, mieux vaut essayer de les rafistoler en cousant coudières, pièces de tissu, ou en raccommodant. Le véritable élégant aura en effet grand peine à se débarrasser d’un atour lui ayant rendu de bons et loyaux services de nombreuses années durant, et les plis, faisant office de rides, témoignent de ce lien. Mais si jamais vous devez pour résoudre à vous séparer d’une paire de souliers ou d’un costume, pensez aux bonnes œuvres ou aux associations de votre quartier. Elles seront ravies de pouvoir les distribuer aux moins fortunés, qui pourront à leur tour les porter. Cela peut se révéler utile pour contribuer à la réussite d’un entretien d’embauche, par exemple, lorsqu’on a rien d’autre à se mettre.

Le même destin devrait attendre toutes nos possessions, des ustensiles de cuisine aux voitures, des meubles aux vêtements, de l’éléctroménager au linge de maison. Le plus important, me semble t-il, est que rien ne soit jeté, rien gaspillé.

Grandissons un peu, cessons de faire joujou !

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