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Aujourd’hui, c’est La Chaussure pour homme faite main, publié en 2006 aux éditions Könemann, qui fera l’objet de la critique mensuelle des ouvrages dédiés à l’élégance et à l’artisanat. Magda Molnár, une passionnée de souliers, ainsi que László Vass, bottier hongrois officiant à Budapest, en sont les auteurs. Ce dernier est célèbre parmi la communauté calcéophile. Les 205 pages du livres semblent d’ores et déjà intéressantes puisque ce n’est pas un quelconque observateur extérieur, tel qu’un journaliste ou un passionné, qui rendent compte d’une profession, mais bel et bien l’artisan qui parle de son métier.

L’ouvrage s’ouvre sur une préface de M. Vass, dans laquelle il rappelle que plusieurs motivations peuvent conduire à la commande de souliers sur-mesure. La première est d’ordre esthétique, à savoir de posséder un modèle unique ; la seconde est motivée par un besoin de confort, voire de santé. Dans ce tout dernier cas, le bottier se fait alors orthopédiste. Puis László Vass expose les sujets qui seront traités par la suite : la prise de mesures, la fabrication des formes, le tannage du cuir, les différents types de souliers, leur assemblage, et leur entretien. Voilà qui met l’eau à la bouche !

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La prise des mesures, tout d’abord. Les auteurs fournissent une explication en profondeur de son déroulement. Ils décrivent quels endroits du pieds sont mesurés, ainsi que la méthode employée -du crayon à papier au mètre ruban. Puis, quelques pages sont dédiées à l’anatomie du pied. En effet, le bottier se doit de connaître à la fois l’ossature et la musculature de ce dernier, mais aussi ses variantes -normal, plat, creux, valgus- afin de confectionner un soulier parfaitement adaptée à la morphologie du client. Les propos sont techniques et précis. Puis ce sont les différences de pointures entre les pays qui seront expliquées : ainsi, en France, une pointure est égale à un tiers de centimètre ; et en Angleterre, elle correspond à 8,66 pouces (soit 22 centimètres) plus la longueur complémentaire (si celle-ci est de 8 pouces, alors la pointure sera un 8, ce qui équivaut à du 42 français). Quelques anecdotes historiques parsèment les différents thèmes abordés, et on apprendra par exemple l’origine de la longueur d’un pouce, fixée par Edouard II en 1324 d’après la longueur d’un grain d’orge (2,54 centimètres).

Crédit : Magda Molnár, László Vass

Puis, ce sont les formes de bois reproduisant la forme du pied du client afin d’y monter le soulier qui sont décrits. Les auteurs adoptent tout d’abord un point de vue historique des plus enrichissants. Chose intéressante, ils associent le perfectionnement des formes au XVIIIème siècle, qui distinguent désormais le pied gauche du droit, à l’émergence des Lumières qui font prendre conscience du corps et font naître un désir de vie. Puis, ils décrivent de manière plus prosaïque les essences employées : hêtre, chêne, orme… C’est le formier qui va lui-même choisir les arbres à abattre. Ils expliquent ensuite le long processus de traitement et de conditionnement du bois pour qu’il soit prêt à devenir une forme.

Crédit : Magda Molnár, László Vass

Crédit : Magda Molnár, László Vass

Crédit : Magda Molnár, László Vass

Après les formes desquelles vont naître la paire de souliers, c’est vers la transformation du cuir que l’ouvrage se dirige. L’on pourra ainsi suivre toutes les étapes du conditionnement des peaux après leur dépeçage, puis de leur tannage, dont on apprendra les différentes méthodes -minéral, en fosse, et chamoisage. « Pour obtenir un bon cuir, il faut du tan et du temps« , nous rappellent sagement les auteurs. Ce chapitre est également truffé d’anecdotes historiques, telle que celle de l’origine du mot ‘box’, de box calf, qui est encore incertaine. Les différents types de cuir -cordovan, bœuf, veau…- sont ensuite présentés, et leurs différences sont mises en exergue, et quelques schémas permettent de voir quelles parties de la peau seront utilisées pour faire telle ou telle partie du soulier. Par exemple, le bon bout (talon) et la semelle d’usure sont taillés dans le croupon, du fait de son épaisseur et de sa résistance.

Crédit : Magda Molnár, László Vass

Crédit : Magda Molnár, László Vass

Les différents types de souliers sont ensuite décrits : richelieu, derby, monk, bottines et mocassins. Tout y est : l’origine de chaque modèle, les brogues, et même quelques règles sartoriales même si elles ne sont pas nommées ainsi.

Crédit : Magda Molnár, László Vass

Une fois les souliers présentés, c’est vers leur confection proprement dite que Mme Molnár et M. Vass se dirigent. Après un historique précis mais concis du métier de cordonnier, ils expliquent sa situation actuelle au regard des deux Révolutions Industrielles. Ceci achevé, les deux principaux types de montage -goodyear et blake- sont expliqués de manière très claire grâce à des schémas. L’on se voit alors expliquer le montage, du travail du piqueur à la couture petits points, en passant par l’assemblage, le broguing, la préparation du fil poissé ou le montage du talon. Toutes les étapes sont illustrées par de nombreuses photos de qualité. Le tout dernier palier de fabrication du soulier, juste avant le lustrage final, consiste à la pose de la semelle de propreté. C’est là, nous rappellent les auteurs, que la chaussure faite main intègre également une dimension orthopédique : le bottier module l’épaisseur de cette semelle grâce à des morceaux de liège, afin d’assurer un maintien confortable, mais ne remplace tout de même pas le travail d’un véritable orthopédiste.

Crédit : Magda Molnár, László Vass

Crédit : Magda Molnár, László Vass

Crédit : Magda Molnár, László Vass

L’ouvrage s’achève enfin sur deux chapitres qui sont quelque peu auxiliaires, puisqu’ils ne traitent pas de la confection du soulier et de ses matériaux. En effet, le premier traite de l’entretien des souliers, des embauchoirs, du cirage et des lacets, et fournira de précieux conseils pour qui veut bichonner l’extension de ses pieds et les faire durer au moins une décennie. Le second, quant à lui, fait une revue des « grands » bottiers : John Lobb, Berluti, Vass ou Oliver Moore sont notamment cités, mais ce chapitre ne compte que 10 pages et est relativement mineur. Enfin, un lexique très utile et très complet suit ce chapitre dédié aux grands bottiers.

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Pour conclure, La Chaussure pour homme faite main est un ouvrage d’une très grande qualité : les propos sont précis, parfois techniques mais toujours clairs et compréhensibles. Les auteurs, Magda Molnár et László Vass, abordent l’art bottier comme un tout indivisible. Ainsi, même les métiers que l’on peut qualifier de périphériques -piqueur, formier, tanneur…-, car n’étant pas directement relié à la fabrication du soulier, sont décrits, là encore, de manière technique mais à la portée de tous. Les nombreuses illustrations et photographies font partie des facteurs permettant cette pédagogie. Par ailleurs, l’éclairage historique permet de replacer le métier de bottier dans son contexte, tout en fournissant de nombreux faits et anecdotes très intéressants et enrichissants. L’Histoire permet également d’expliquer l’origine des différents types de souliers, et de mentionner quelques aspects de l’étiquette régissant leur port. Enfin, Mme Molnár et M. Vass rappellent, et cela me semble essentiel, que le soulier sur-mesure fait main ne saurait être abordé du seul point de vue esthétique. Il doit en effet, selon eux, être également conçu pour apporter confort et bien-être en s’adaptant aux spécificités du pied du client, ainsi qu’a sa manière de marcher. En cela, ils militent en faveur de l’alliance du fond et de la forme si chère à la définition de l’élégance défendue ici.

Quelques points négatifs viennent toutefois légèrement ternir l’éloge de l’ouvrage qui vient d’être faite. Premièrement, toutes les photographies, ainsi que les propos, décrivent le savoir-faire de la Maison Vass, et l’immense majorité des souliers présentés proviennent de leurs ateliers. Par conséquent, le lecteur qui cherche un ouvrage traitant de l’art bottier en général n’y trouvera qu’une seule manière de confectionner un soulier, celle de László Vass. D’autre part, les métiers relatifs à la botterie qui sont présentés sont tous exercés en Hongrie, et l’on peut supposer que des différences de fabrication et de confection existent d’un pays à l’autre. Mais les méthodes étant tout de même similaires dans les grandes lignes, ces différences jouent à la marge ; il convient toutefois de les garder à l’esprit. Enfin, le dernier chapitre dédié aux grands bottiers est nécessairement partial, la sélection opérée par M. Vass est donc sujette à caution. Mais il est toujours intéressant d’avoir l’avis d’un bottier sur ses pairs, et, de toute façon, le chapitre est très court en comparaison des autres.

C’est donc un ouvrage dont les qualités excèdent largement les rares défauts, qui s’adresse à tout type de lecteur tout en traitant des sujets souvent délaissés, tel que le tannage du cuir ou la fabrication des formes, et dont le contenu n’a que faire des apparences. Vous pouvez en garnir votre bibliothèque les yeux fermés.

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