Étiquettes

,

Il y a deux semaines, j’avais promis à l’un d’entre vous -il s’agissait de Wouarnud- de mener une réflexion sur les rapports entre élégance et passéisme, sur lesquels il m’avait interpellé. La problématique était posée dans les termes suivants : « Comment être élégant sans être passéiste ?« . Ayant avec plaisir promis de traiter ce sujet, me voici donc aujourd’hui avec un essai sur la question.

Rappelons tout d’abord que l’élégance est ici défendue comme étant une attitude défendant le fond, la cohérence, la culture, le savoir-vivre, afin de lutter contre la vulgarité et la bêtise. Ces valeurs fondent l’élégance morale, et de l’élégance morale découle l’élégance physique. A l’aune de cette définition, l’élégance est nécessairement tournée vers le passé : elle y puise ses références, son histoire, y trouve ses maîtres à penser. Les codes de l’élégance classique tels que nous les connaissons se sont fixés il y a cinquante ans environ. L’histoire du vêtement classique a été écrite du début du XIXeme siècle jusqu’aux années 1930, de George Brummell à Edward VII, du Comte de Cardigan à James Henry Somerset, 1er Baron de Raglan, et au Duc de Norfolk, pour n’en citer que quelques-uns. Et, il faut le reconnaitre, Edward VIII en fait partie, même si son élégance ne se cantonnait qu’à son apparence. Jusqu’aux années 1950, tout homme, à l’exception des plus pauvres, se vêtait selon les canons de l’élégance classique. C’est le caractère intemporel de cette dernière qui fait que l’on peut regarder en arrière sans rougir.

© Le Paradigme de l’Elegance - Buste d'Edward VII, British Museum

Mais être tourné vers le passé n’est pas pour autant synonyme de passéisme. A l’instar de la majorité des -ismes, sa signification est péjorative. Et pour cause, elle implique un certain dogmatisme, selon lequel il faudrait refuser sans discernement ce qui ne vient pas du passe. C’est une posture aveugle qui peut toutefois être tentante face à la montée de plus en plus forte du panurgisme et de la vulgarité. Être passéiste, ce peut aussi être le rejet systématique du présent sans aucune justification, ce qui en fait une attitude réactionnaire. Être passéiste, enfin, c’est être nostalgique d’une période qu’aucun d’entre nous ne peut se vanter d’avoir connue, sur la seule base d’un fantasme et d’un idéal doré. En ce sens, c’est s’attacher aux apparences plutôt qu’aux faits, à la forme plutôt qu’au fond. C’est donc être inélégant. De plus, céder a de telles sirènes peut conduire à la frustration, à l’aigreur, et donc à passer à côté du moment présent.

Mais, pire encore que ce qui vient d’être décrit, voir dans le passé un moyen de différenciation sociale. Il s’agit bien évidemment de nos chers hipsters qui affectionnent tant le ‘vintage’, sans avoir aucune culture de l’Histoire du vêtement (et sûrement de l’Histoire tout court, d’ailleurs).

Pour répondre à la problématique d’origine, et si l’on suit ces deux précédents sens du mot passéisme, l’on s’aperçoit que ce dernier ne peut s’accorder avec l’élégance. Ne pas être passéiste en terme d’élégance s’impose donc comme objectif. Mais il me semble que l’élégance doit être tournée vers le passé, car c’est celui-ci qui le détermine, du fait de son statut intemporel. Elle est par essence conservatrice.

Toutefois, comme précédemment dit, le vulgaire et le panurgisme sont plus que jamais de sortie afin d’avilir nos yeux et nos oreilles, ce qui est on ne peut plus insupportable. Comment s’en prémunir ? Une réponse possible est de se tourner vers le passé en le maîtrisant parfaitement, qu’il s’agisse de sa littérature, de son art ou de son Histoire. Cette maîtrise doit permettre d’appréhender les bons et les mauvais côtés de l’époque en question, afin d’éviter tout idéalisation. Alors, et seulement alors, le passé peut servir de manteau dans lequel on s’emmitoufle lorsque le froid de la vulgarité devient trop piquant. A chaque fois que vous chaussez vos derbies chasse, et que vous enfilez une veste et une casquette de tweed et un pantalon de velours côtelé afin de vous promener en foret, à chaque fois que vous passez une soirée à lire, un verre de Whisky a la main, en écoutant un air de classique ou de jazz, à chaque fois que vous cirez vos souliers, à chaque fois que vous nouez un nœud papillon ou une cravate, à chaque fois que vous aiguisez votre coupe-chou puis vous rasez, vous perpétuez des gestes, des attitudes et des pratiques qui sont restées presque inchangées depuis plus de cinquante ans, et qui contribuent à ressusciter l’élégance.

Pour conclure, si l’on ne peut définitivement pas être élégant en étant passéiste, il est difficile d’être élégant sans être tourné vers le passé. Passé, présent, à quoi bon les différencier, après tout ? L’élégance est intemporelle, et même si elle évolue imperceptiblement, ce qui était hier restera demain inchangé. Constance est le maître-mot.

Publicités