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L’élégant, le snob et le hipster. Trois catégories bien distinctes qui continuent à être prises l’une pour l’autre. Qu’importe lorsqu’il s’agit du snob ou du hipster…mais il est hors de question de confondre tout ceci avec l’élégance, et je compte bien vous en exposer les raisons.

Tout d’abord, l’élégant, selon la définition développée sur ce blog, est un individu appréciant uniquement les choses pour leurs qualités intrinsèques, sans attention aucune à la ‘marque’ ou à la tendance.

Le snob, lui, existe depuis le XIXème siècle en France, surtout pendant le second Empire, là où « la démocratie n’est pas encore toute puissante, où l’aristocratie n’est que partiellement chancelante et avilie« , comme le décrit Baudelaire en 1863. Les bourgeois se retrouvèrent face aux petits commerçants et aux ouvriers, tout en essayant d’imiter à grands frais la noblesse afin de se démarquer de ceux qu’ils considéraient comme des « masses vulgaires ». Les snobs sont très hautains et arrogants, surtout à l’égard de ces dernières. Cette attitude apparaît bien vite comme étant pathétique, puisqu’elle concerne des individus qui essaient de se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas. Aujourd’hui encore, le snobisme prolifère, et il n’est pas près de s’éteindre. Reconnaissables entre mille par leur manière emphatique et prétentieuse de s’exprimer, ils pullulent mais sont paradoxalement invisibles par la plupart des gens : ces derniers sont en effet soigneusement évités par les snobs, car ils sont considérés comme des reliquats des « masses vulgaires » à ne surtout pas approcher. Les fats ont désormais pour motivation de ne consommer uniquement ce qui est inconnu du grand public, cette seule caractéristique se suffisant à elle-même. Voici les paroles de la chanson « j’suis snob« , de Boris Vian (1954), qui achèveront l’illustration de ces personnages :

J’suis snob… J’suis snob
C’est vraiment l’seul défaut que j’gobe
Ça demande des mois d’turbin
C’est une vie de galérien
Mais lorsque je sors à son bras
Je suis fier du résultat
J’suis snob… Foutrement snob
Tous mes amis le sont
On est snobs et c’est bon

Chemises d’organdi, chaussures de zébu
Cravate d’Italie et méchant complet vermoulu
Un rubis au doigt… de pied, pas çui-là
Les ongles tout noirs et un tres joli p’tit mouchoir
J’vais au cinéma voir des films suédois
Et j’entre au bistro pour boire du whisky à gogo
J’ai pas mal au foie, personne fait plus ça
J’ai un ulcère, c’est moins banal et plus cher

J’suis snob… J’suis snob
J’m’appelle Patrick, mais on dit Bob
Je fais du ch’val tous les matins
Car j’ador’ l’odeur du crottin
Je ne fréquente que des baronnes
Aux noms comme des trombones
J’suis snob… Excessivement snob
Et quand j’parle d’amour
C’est tout nu dans la cour

On se réunit avec les amis
Tous les vendredis, pour faire des snobisme-parties
Il y a du coca, on deteste ça
Et du camembert qu’on mange à la petite cuiller
Mon appartement est vraiment charmant
J’me chauffe au diamant, on n’peut rien rêver d’plus fumant
J’avais la télé, mais ça m’ennuyait
Je l’ai r’tournée… d’l’aut’ côté c’est passionnant

J’suis snob… J’suis snob
J’suis ravagé par ce microbe
J’ai des accidents en Jaguar
Je passe le mois d’août au plumard
C’est dans les p’tits détails comme ça
Que l’on est snob ou pas
J’suis snob… Encor plus snob que tout à l’heure
Et quand je serai mort
J’veux un suaire de chez Dior!

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Passons à présents aux désormais très célèbres hipsters. Ces hurluberlus ressemblent à s’y méprendre aux snobs, mais n’existent que depuis quelques années seulement : même arrogance cependant, même besoin de se démarquer des « masses » tout en consommant ce qui est inconnu du grand public, du simple fait que…c’est inconnu. Ils se gargarisent donc de la nouveauté, tant qu’ils sont les seuls à la connaître. Une fois que celle-ci s’est banalisée, elle ne représente pour eux plus aucun intérêt. En d’autres termes, ils ne suivent pas la mode : au contraire, ils la créent (ou tout du moins le pensent-ils) et l’abandonnent aussitôt qu’elle se voit adoptée par un plus grand nombre, que ce soit à propos d’appareils électroniques, de vêtements, de lieux fréquentés, voire même de musique !

Si l’on dressait le profil socio-démographique type du snob, celui-ci serait très sûrement âgé d’une cinquantaine d’années (généralement, le snobisme est une attitude qui se forge à la mesure des printemps), et habiterait les beaux quartiers, là où se trouvent les catégories socio-professionnelles dont ils désirent imiter l’éducation. Le hipster, quant à lui, a plutôt la vingtaine, investit des quartiers désœuvrés, presque abandonnés, car c’est avant-gardiste. Bien entendu. Mais ces deux profils se distinguent également -et ô combien !- sur le plan vestimentaire. Le snob tient à rester discret, à respecter les bonnes manières, toujours dans le but d’imiter. Ses atours peuvent, de loin, ressembler à ceux de l’élégant. Ils ne font en revanche pas longtemps illusion : le manque de fond, les maladresses quant aux codes de l’élégance et la grossièreté des imitations sont bel et bien perceptibles. Il se fournit en général chez de ‘grandes marques’, payant au prix fort l’exclusivité. Ce classicisme adopté par le snob est loin d’être du goût du hipster : lui préfère l’excentricité, les mélanges des genres et des styles. En réalité, sa manière de se vêtir résulte en un déguisement des plus grotesques, qu’il arbore pourtant avec fierté.. Il aime par dessus tout ce qui est rétro et vintage, non pas pour une quelconque justification en terme de qualité, mais parce qu’il est persuadé que c’est cool. Ou plus précisément : parce qu’il est persuadé que ce n’est pas encore cool.

L’élégant a sûrement des pratiques en commun avec le snob et le hipster : déguster un bon whisky, jouer au golf, aller chiner de vielles vestes de tweed dans une friperie… C’est inévitable. Mais ce qui change absolument tout est la raison de ces pratiques. Toujours fondées, justifiées, et non influencées par une quelconque tendance (ou contre-tendance), l’élégant n’aura cure de ce qui se passe autour de lui, et vivra pour lui-même. Ainsi, il peut tout à fait se passionner pour un vêtement de bonne facture et à la mode, mais ne l’abandonnera pas pour autant lorsque celui-ci ne le sera plus : au contraire, son usure, sa patine lui confèrera un supplément d’âme qui décuplera l’attachement qu’il lui témoignera. Le snob est en revanche pris au piège dans sa frénésie de duplication des catégories plus aisées et éduquées que la sienne. C’est, au choix, un bourgeois-gentilhomme, ou la grenouille essayant d’atteindre la taille du bœuf. Tandis que le hipster cherche l’innovation qu’il abandonne à l’instant où celle-ci est adoptée par un large public. Le snob et le hipster ont en commun un défaut majeur, voire capital : ils dépendant des autres pour se définir. L’élégant, lui, n’a pas de profil prédéterminé. Il est indépendant tant intellectuellement que vestimentairement, et fier de l’être. Attention cependant, les défauts du snob ou du hipster ne sont jamais très loin…

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