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Ce mois-ci, ce sera La Conquête du temps (Sous titré L’Histoire de l’Horlogerie des origines à nos jours : Découvertes – Inventions – Progrès) de Dominique Fléchon, et publié fin 2011, qui sera le sujet de ma revue littéraire. L’auteur est historien en horlogerie ancienne, et est responsable du contenu éditorial de la Fondation de la Haute Horlogerie (dont le site compte parmi les favoris de ce blog) depuis 2005. C’est donc sans surprise que ce livre publié par Flammarion soit soutenu par la FHH.

De prime abord, l’ouvrage est très imposant. Un feuilletage rapide permet de s’apercevoir que les 450 pages d’épais papier glacé contiennent de très nombreuses et qualitatives photographies de montres, ainsi que de tout ce qui a pu être utilisé pour mesurer le temps. Le texte représente environ la moitié du contenu, ce qui semble être un bon présage.

Le livre s’ouvre tout d’abord sur un avant-propos de Franco Cologni. Celui-ci présente la démarche du livre : celle de présenter la mesure du temps dans sa globalité, du gnomon (bâton, pierre ou autre, planté verticalement dont l’ombre projetée permet de déterminer les moments de la journée) jusqu’à l’horloge atomique. M. Cologni nous présente également les partis pris par l’auteur. Il explique qu’en effet, un livre d’un peu plus de 400 pages est un bien faible réceptacle pour présenter l’évolution technique horlogère, d’autant plus depuis les années 1980 où les inventions ont augmentées à un rythme exponentiel. Ceci a donc conduit à des choix, et qui dit choix, dit renoncement, explique t-il, mais qui sont faits de manière à privilégier une approche selon le point de vue de la Haute Horlogerie. Un tel angle d’attaque peut évidemment être discutable car subjectif, mais il est d’une part celui de ce blog, et d’autre part il est tout à l’honneur de l’auteur d’avoir mené une réflexion préliminaire étendue avant de se lancer dans la rédaction de son ouvrage.

Le livre approche l’horlogerie d’un point de vue chronologique, comme énoncé précédemment, tout en considérant ses origines prenant racine dans les études astronomiques, ainsi que les nombreux faits sociaux l’ayant influencés. C’est cette approche holistique qui est particulièrement intéressante. L’ouvrage s’ouvre ainsi juste après l’avant-propos sur la perception du temps qui passe par les hommes du néolithique. Très tôt déjà, vers 5.000 avant J.C., ils s’aperçurent de fluctuations temporelles entre le jour et la nuit, et construisirent des édifices dont l’ombre portée permettait de l’apprécier, qui sont considérés comme les premiers observatoires. Ils purent ainsi déterminer des cycles marqués par deux jours opposés, et deux jours égaux, que nous appelons aujourd’hui soltices et équinoxes, et ce dans le but de déterminer les temps agricoles. Toujours dans cette optique, les Babyloniens furent les premiers à déterminer le nombre de jour contenu dans ce cycle. En observant les phases de Lune, ils s’aperçoivent que celle-ci compte une période de révolution de 29 à 30 jours, et totalisent ainsi une année de 354 jours. Dans un but commercial et administratif, ils découpent même le temps sur une base de soixante unités qui nous est bien familière aujourd’hui.

Tout au long du livre, on apprendra ainsi les circonstances des découvertes les plus importantes qui ont influencé la mesure du temps, puis l’horlogerie. On nous apprendra par exemple la détermination des 360 degrés d’un cercle par les Chaldéens, et ce 900 ans avant notre ère ; la naissance des premières cartes stellaires et leur utilité dans la mesure du temps, toujours dans une optique agricole ; le premiers calendrier comportant 365 jours annuels, créé par les Babyloniens au VIème siècle avant J.C. . Le temps qui s’écoule a également fait l’objet de maintes réflexions. Égyptiens et Grecs avaient ainsi recours à des clepsydres (un récipient rempli de liquide, et dont l’unité de mesure est le temps que ce premier met à se vider), des mèches à enflammer.

Si l’astronomie est si souvent évoquée tout au long de l’ouvrage, c’est qu’elle apporte des informations capitales pour la détermination des heures, des jours, des années et de leur variation. Dès l’antiquité, certains sont même capables d’approximer la durée d’une année. Un siècle avant notre ère, l’astronome Hipparque l’évalue ainsi à 365,2467 jours, contre une durée réelle de 365,2422 jours ! Autre évènement notable à la même époque en Grèce, la conception de l’Anticythère, qui est la plus ancienne machine à engrenages conservée, et servait à effectuer des calculs astronomiques et calendaires grâce à un mécanisme extrêmement ingénieux. Outre les civilisations grecques et babyloniennes, celles arabes ou chinoise, particulièrement fécondes dans les domaines astronomiques et scientifiques, sont remises dans leur contexte et leur apport horloger est mis en lumière, ainsi que les conceptions religieuses des calendriers.

Crédit : La Conquête du Temps - Dominique Fléchon

L’auteur présentera ensuite les première horloges mécaniques dépourvues d’aiguilles mais sonnant les heures, les avancées dans le domaine des échappements. Il abordera également de nombreuses questions sociales qui ont influencé l’horlogerie de l’époque : la différence entre le temps religieux et le temps réel, l’influence du religieux sur l’esthétique des horloges. Mais, c’est l’évolution fondamentale de l’horloge à la montre que Dominique Fléchon mettra en lumière, qui est en grande partie due à l’invention du ressort, ainsi qu’au progrès dans les travaux des métaux. Le garde-temps ainsi miniaturisé devient un objet d’apparat qui se fond dans les modes.

Crédit : La Conquête du Temps - Dominique Fléchon

Évidemment, les découvertes astronomiques de Galilée bouleversent l’astronomie, et donc la mesure du temps et des positions spatiales. Il en va de même pour les grandes découvertes qui bouleversent la perception du temps.

A partir du XVIIIème siècle avec le siècle des lumières et la première Révolution Industrielle en Angleterre, tout s’accélère. Les progrès scientifiques et industriels, de même qu’une certaine liberté de pensée, contribuent au processus de miniaturisation des mécanismes et de leur précision. Au siècle suivant, les États-Unis sont les premiers à fabriquer des goussets de manière très industrialisée et selon une conception simple (Roskopf), ce qui ouvre la voie à la démocratisation des montres dans un monde où la précision et la ponctualité sont de plus en plus exigées. L’auteur nous présentera également la genèse des chronographes, tout en les remplaçant là aussi dans leur contexte.

Crédit : La Conquête du Temps - Dominique Fléchon

Le passage du gousset à la montre-bracelet est bien entendu abordé. Il est d’ailleurs intéressant de noter que cette dernière a longtemps été perçue comme une excentricité, une mode qui allait passer !

Pour terminer, Dominique Fléchon décrit l’invention des montres à quartz, ainsi que le déclin soudain des gardes-temps mécaniques face à ces premières. Les inventions et améliorations techniques de ces deux types de montres sont toutefois présentées. La dernière partie de l’ouvrage présente les solutions adoptées par les fabricants de montres mécaniques afin de se sortir du mauvais pas dans lequel elles se trouvaient. Il narre ainsi la création de Swatch, et le recentrage de nombre d’entreprises sur la très haute horlogerie, de même que sur leurs valeurs fondatrices, qui ont permis dès les années 1980 une véritable renaissance d’une partie du secteur horloger.

Crédit : La Conquête du Temps - Dominique Fléchon

Crédit : La Conquête du Temps - Dominique Fléchon

Pour conclure, La Conquête du Temps est un livre passionnant : écrit par un spécialiste, il se destine plus particulièrement à ceux qui ont déjà des notions d’horlogerie, et pourra peut-être dérouter le néophyte par la technicité et la brièveté de certains propos. Cependant, un Glossaire de vingt pages permet de rendre intelligibles la majorité des passages, d’autant plus que ceux-ci ne sont pas tous d’ordre technique. Et c’est cela qui fait véritablement la richesse de cet ouvrage : avoir réussi à replacer chaque évènement relatif à l’horlogerie à une pratique social, religieuses, politique, qui ont déterminé pour beaucoup l’esthétique, la conception, et parfois la mesure du temps, tout au long de l’Histoire. Vous l’aurez sûrement compris, La Conquête du Temps est donc plus qu’un livre d’horlogerie, c’est un livre qui narre l’épopée intellectuelle humaine.

Notez que si vous êtes parisien, le très beau musée des Arts & Métiers détient de nombreuses pièces dont il est question dans ce livre, tant au niveau des outils, des horloges ou des montres. Vous pourrez même admirer une reconstitution de la machine d’Anticythère d’après les fragments de l’original !

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