Étiquettes

, , , , ,

Depuis la création du blog, je développe l’idée que l’élégance ne réside pas seulement dans la capacité à arranger une mise avec goût, mais aussi, et peut-être même avant tout, dans une position morale. Cette position, c’est l’art de vivre associé à une certaine éthique ainsi qu’à un comportement réfléchi, donc dénué de tout panurgisme.

Or, les idéaux actuellement portés par les partis français me semblent profondément incompatibles avec cette volonté de défendre l’art de vivre, ainsi que de nous battre contre le grégarisme ambiant. Je me permets donc de sortir de mon habituel silence politique. Qu’ils soient de droite ou de gauche, les partis défendent un modèle de société certes cohérent, mais dont les concepts fondateurs sont à mon avis aujourd’hui totalement faussés, car inadaptés. Les concepts en question sont principalement le PIB et la compétitivité. Le PIB (produit intérieur brut) prend en considération la somme de toutes les productions, et donc des consommations, comme indicateur de réussite et de progrès économique. A une époque de consommation en masse de biens d’équipement qu’étaient les Trente Glorieuses en France, un tel indicateur pouvait être pertinent. Mais aujourd’hui, en quoi la consommation est-elle synonyme de réussite et de progrès économique ? Les services mis à part, consommer plus de biens matériels signifie à la fois qu’ils sont moins durables, puisqu’il est apparemment nécessaire de les remplacer davantage, et, d’autre part, car celui-ci est ‘à la mode’. Ainsi, le PIB reflète une simple accumulation de richesse, sans s’attaquer à sa structure. De ce fait, un PIB qui augmente moins vite que l’année précédente peut tout à fait signifier une amélioration de la durée de vie des biens de consommation. Un tel indicateur ne serait absolument pas un danger s’il n’était pas agité par toute la classe politique comme un idéal à atteindre à tout prix. « Le PIB a diminué de 0,5 points depuis le début de l’année, nous devons redresser la barre !« . Chacun se félicite de l’augmentation de la consommation, mais personne ne pense à remettre en cause ce qui s’impose pourtant comme une évidence. A droite comme à gauche, le niveau de réflexion est tel que les politiques économiques se bornent presque uniquement à « remonter dans le classement des pays en terme de PIB« . Affligeant, d’autant plus que la concurrence entre pays est fantasmée, et le protectionnisme qui découle parfois de cette chimère constitue une folie.

Cette volonté incomparable et incompréhensible de se comparer à d’autres pays aux modèles sociaux et économiques très différents culmine dans le concept de compétitivité. Ainsi, la France est conspuée de toutes parts du fait de ses choix sociaux, qui sont supposés « miner » la « compétitivité » française. Il semble tout d’abord incroyable d’associer la compétitivité à un pays, puisque c’est une notion utilisée pour décrire la capacité, pour une entreprise, de réussir dans un climat de concurrence. Un pays peut-il être assimilé à une entreprise, et être appréhendé comme faisant partie intégrante d’un paradigme concurrentiel ? Ce sont deux entités très différentes, à la fois en termes d’horizons temporels, mais aussi de capacité à s’endetter et de mission sociale. Cette comparaison continue malgré tout, et mène à des constats forcément biaisés. C’est traditionnellement la droite qui impute le soit-disant « manque de compétitivité » français aux salaires jugés trop élevés. En réalité, la compétitivité d’un État, si on la définit en tant que capacité à attirer des entreprises étrangères tout en retenant les françaises, comprend bien plus que le salaire. Il s’agit de l’état des infrastructures et des services publics : routes, télécoms, ou efficacité et potentiel corruptible de la Justice en font par exemple partie. Elle est également conditionnée par une notion floue et très difficilement mesurable, qui détermine la productivité : le bien-être. Si nous définissions la notion de bien-être comme étant la sensation de bonheur ressentie lors des temps libres aménagés à côté du temps de travail, alors cette notion est absolument incompatible avec l’objectif poursuivi par les tenants de la fausse compétitivité de l’Etat, puisque ceux-ci sont convaincus que le temps de travail doit être augmenté pour l’atteindre, et pour « garder de l’avance sur les pays concurrents« .

Faisons le lien avec les valeurs de l’élégance défendues ici, où l’élégance est perçue comme une position morale. Selon celle-ci, les consommations superflues, bien souvent synonymes de mode ou de gaspillage, lui sont contraires, puisque les élégants peuvent se targuer de pouvoir garder une paire de souliers ou un habit une dizaine d’années, si ce n’est toute une vie. Certains récupèrent même avec bonheur ceux de leurs aïeux. Or, ce sont justement les principes de mode et de gaspillages qui sous-tendent l’acceptation béate du PIB. La notion de compétitivité, quant à elle, est intrinsèquement antagoniste avec la notion de bien-être. L’élégance se nourrit en effet de temps libre et de loisirs, afin de s’emmitoufler dans une vie hors de la course effrénée à l’enrichissement. Cette posture se retrouve notamment chez les Chaps. « Ils regrettent un temps révolu où l’homme était au centre de la société, et où l’on prenait le temps de vivre« , disais-je dans le billet que je leur avais consacré il y a quelques mois. Bien qu’humoristique, leur combat montre là aussi l’antagonisme entre l’élégance et la société du rendement.

Gustav Temple, fondateur du mouvement Chap

En réalité, l’erreur commise à propos du PIB et de la compétitivité est enfantine : les politiques confondent la fin et les moyens. L’argent et le bien être. Plus de 2.000 ans auparavant, Aristote faisait pourtant le même constat : ce qu’il nommait la Chrématistique désignait l’accumulation de richesses comme une fin en soi et qui, selon lui, déshumanisait ceux qui s’y prêtaient. Hélas, le constat est toujours le même : la richesse devrait non pas être utilisée pour acquérir des biens matériels inutiles, ou -pire !- pour elle-même, mais plutôt pour créer des moments amenant bonheur et bien-être, bien que ces notions soient floues. Cette théorie, ainsi que celle de la remise en question des notions de PIB et de compétitivité étatique, sont avant tout celles de Jean-Paul Fitoussi (ancien président de l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques – OFCE), Amartya Sen (Nobel d’économie 1998) et Joseph Stiglitz (Nobel d’économie 2001) dans leur ouvrage commun, Richesse des Nations et Bien-Être des individus (2008). De manière extrêmement surprenante, ce rapport a été commandé par…Nicolas Sarkozy, sans qu’il n’y prête aucune attention par la suite !

La preuve de cette indifférenciation entre fin et moyen est l’utilisation des gains de productivité. Un gain de productivité est une amélioration au sein d’un processus de production, permettant soit de produire autant avec moins de facteurs de production (pour le bien de la démonstration, disons que le capital est fixe, et que seul le travail peut varier), donc de diminuer le travail nécessaire ; soit de permettre de baisser les prix en optimisant le processus productif ; soit en augmentant les salaires ou les profits. Hélas, la baisse du temps de travail n’a aucune mesure avec la hausse des gains de productivité. Ceux-ci sont donc utilisés pour un enrichissement toujours plus grand, ou pour pouvoir baisser des prix encourageant encore et toujours une consommation grégaire peu souhaitable. Est-ce dont cela que l’on appelle le progrès ?

La politique, qui se définit comme la gestion, l’administration de la cité, relève avant tout de choix philosophiques profonds. Nous devons nous interroger : quelle type de société voulons-nous ? Une société privilégiant l’Homme, ou l’économie ? C’est à peu près en ces termes que le Bhoutan, petit pays Himalayen niché entre l’Inde et la Chine, a mené sa réflexion. Il a ainsi décidé de s’attacher durablement au bien-être de ses citoyens en abandonnant le PIB, au profit du BIB (Bonheur Intérieur Brut). Indicateur certes très subjectif et incomplet, mais qui a le mérite d’ouvrir une voie depuis longtemps attendue. Fitoussi, Sen et Stiglitz recommandent d’ailleurs un panel de 3 ou 4 indicateurs triés sur le volet, afin de sortir du piège de l’indicateur unique que constitue le PIB, et également dans le but que l’économie soit au service de l’Homme.

Espérons une prise de conscience à l’approche des élections présidentielles.

Advertisements