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La discrétion. Voilà une valeur qui est une des pierres angulaires de l’élégance, et est de ce fait prêchée dans ces colonnes. Si la discrétion intellectuelle -politesse, respect d’autrui, modestie, retenue…- sont des valeurs qui, dans la société actuelle, font l’unanimité malgré un non-respect assez global, il n’en va pas de même pour la discrétion vestimentaire. Et pour cause ! Aujourd’hui, quiconque s’habille élégamment, et pense sa mise pour qu’elle soit discrète, se voit dévisagé lorsqu’il s’aventure dans les rues de France et de Navarre. Il faudrait être aveugle -et sourd !- pour ne pas remarquer qu’il y a un décalage énorme entre la conception générale de la discrétion, et la conception que nous entretenons ici, et qui nous est si chère. Cela n’a pas dû non plus vous échapper : nous sommes discrets, oui…selon des standards depuis longtemps révolus. Curieux paradoxe que celui-ci, puisque nous sommes aujourd’hui perçus comme étant originaux par une majorité, tandis cette majorité est à nos yeux elle-même perçue comment étant anticonformiste, au sens où son éloignement des règles sartoriales ferait hurler la plupart de ceux ayant vécu il y a plus de six décennies. Face à cette opposition, la question se pose d’elle-même : comment voulons-nous approcher la discrétion vestimentaire ? Voulons-nous une discrétion qui s’adapte à la société actuelle ? Ou voulons-nous une discrétion qui ne se compare qu’avec la période allant des années 1920 aux années 1950 ? En d’autres mots, faut-il adapter l’élégance à la société actuelle, ou bien combattre corps et âme les valeurs de cette dernière ?

La société contemporaine consiste à une surenchère pour la vulgarité, c’est la pensée qui est généralement défendue sur ce blog. Il semble donc inconcevable d’y adapter la discrétion vestimentaire : ceci serait à coup sûr synonyme de perte d’identité de l’élégance, pour s’abaisser aux standards actuels que sont la morosité, la banalité, mais surtout la vulgarité et le panurgisme caractéristique du paradigme de la mode. Concrètement, cela reviendrait à se transformer en croque-mort, sans aucune fantaisie possible, sous peine d’être la cible de remarques désobligeantes et incultes. Certains diront qu’il faut jouer sur de petits détails -boutonnières napolitaines, roulé du costume, sprezzatura…-, mais cela ne me convainc pas car, comme précédemment évoqué, cela revient à reconnaître et accepter les standards actuels. Et pour tous ceux qui veulent porter le moins possible le business suit, cette solution n’est pas la bonne. En effet, les habits sport, intrinsèquement plus colorés et variés, sont inadaptés à se différencier sur de petits détails car sont de nature relativement plus « voyants » que leurs cousins les costumes de ville.

Hors de question, donc, de jouer le jeu de nos contemporains en nous transformant nous aussi en clones. D’un autre côté, est-il pour autant souhaitable d’être passéiste à tout prix ? Les extrêmes étant rarement prometteurs, cette voie risque d’être sans issue. Réagir avec rigidité en vivant à tout prix dans le passé, et en refusant d’admettre un changement dans la conception actuelle de la discrétion mènerait assurément à un isolement, un ostracisme malvenu de l’élégance, à l’heure où elle se fait de plus en plus rare. Cela ne ferait que la fragiliser aux yeux de l’opinion publique. Car n’oublions pas que l’opinion publique est bien entendu constituée en majorité de moutons de Panurge, mais qu’en son sein se trouvent certainement des personnes désireuses de s’extirper du paradigme de la mode, en passant à une démarche plus réfléchie et cohérente. L’élégance peut constituer une solution à leurs yeux…à condition que nous ne soyons pas rigides et passéistes.

Finalement, la discrétion ne peut s’adapter à l’époque actuelle, ni se concevoir selon des normes depuis longtemps révolues sous peine d’affaiblir l’élégance. Doit-elle rester une pierre angulaire de l’élégance ? Oui, à condition de repenser et de refonder sa signification. Nous l’avons vu, l’élégance vestimentaire actuelle ne peut passer inaperçue. Être remarqué dans la rue est inévitable. Après tout, ce qui importe n’est plus de se faire remarquer ou non, mais de se faire remarquer en bien aux yeux de tous. Et cela ne passe plus par le vêtement. La variable d’ajustement devient alors la discrétion intellectuelle, que j’évoquais au préambule de ce billet. Elle devient de ce fait indissociable de l’élégance vestimentaire. Il s’agit d’arriver à dialoguer avec la majorité de la population qui n’est pas familière avec l’élégance, et non pas s’en tenir éloigné d’un air écœuré. Ainsi, point d’arrogance, mais le plaisir de partager la passion de l’élégance ; point de mépris, mais un échange d’idées. Le but principal ainsi recherché, outre la poursuite de nos idéaux, est de mettre à mal le paradigme de la mode et de toute la bêtise qu’il représente. La promotion de l’élégance devrait en découler naturellement.

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