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Ce mois-ci, ce sera Dressing the man, d’Alan Flusser, rédigé en langue anglaise et publié en 2002, qui sera le sujet de ma revue littéraire. Le sous titre Mastering the art of permanent fashion est de très bonne augure. Le grand livre aux feuillets de papier glacé s’ouvre alors sans appréhension. Une courte introduction, écrite en anglais, comme le reste du livre d’ailleurs, résume lapidairement la pensée de l’auteur : la maîtrise des proportions et des couleurs permet d’être en tout temps bien vêtu, à l’opposé de la mode qui change chaque saison. Ceci éclaire le sous-titre, et lui donne tout son sens. Le livre a donc pour objectif principal de donner des conseils à propos des proportions  et des couleurs. En poursuivant l’introduction, nous apprenons qu’Alan Flusser est avant tout un designer : il a fondé sa propre entreprise dans ce domaine d’activité en 1979, et son fait d’arme le plus célèbre a été de designer la garde-robe de Michael Douglas dans le film Wall Street. Comme vous le savez, on ne peut pas dire que j’affectionne ce métier, car il est pour moi synonyme d’apparence du vêtement, plutôt que du respect des règles sartoriales (et de la réalité historique si nous parlons de cinéma). Mais peut-être qu’Alan Flusser fera exception à la règle.

Le livre est organisé en plusieurs chapitres, traitant tour-à-tour de l’assemblage des couleurs et des motifs, des proportions, puis des différentes pièces du vestiaire masculin : costume, chemise, cravate et nœud papillon, souliers, accessoires, habit pour occasions formelles, et habit décontracté. Vaste programme, donc !

Une des premières caractéristiques de l’ouvrage qui interpelle est l’abondance et la qualité des illustrations, ainsi que des photographies. Mis à part quelques photographies témoins de l’horreur esthétique des années 1980, c’est un vrai régal : des clichés de Cary Grant, Fred Astaire, Douglas Fairbanks jr., Clark Gable, Gary Cooper, David Niven, Frank Sinatra et j’en passe, datant pour la plupart des années 1920 aux années 1960, de même que de nombreuses aquarelles dépeignant des élégants, sûrement mis en scène pour une quelconque réclame. Un petit bémol cependant : les personnalités présentées sont en grande majorité américaines (ou bien étrangères, mais installées depuis un bon moment aux Etats-Unis, comme Cary Grant par exemple, qui est originaire d’Angleterre).  Seuls Luciano Barbera, Jean Cocteau, Gianni Agnelli, le Prince Charles ou le Duc de Windsor (malgré son passé trouble) sont étrangers à cette nation, et sont plutôt sous-représentés. Ceci pose une question d’objectivité du propos. Il me semble en effet qu’il aurait fallu s’inspirer d’élégants des quatre coins du monde, plutôt que de se focaliser sur l’élégance d’Hollywood et du show-business. Il n’y a aucun problème à prêcher le style américain, à condition de le mentionner dans l’introduction. Ceci permettrait en effet au lecteur néophyte de connaître le parti-pris adopté par l’auteur.

Crédit : Alan Flusser, Dressing the man

Crédit : Alan Flusser, Dressing the man

La pléthore d’illustration n’a pas pour contrepartie un texte pauvre et clairsemé. Ce dernier est bien au contraire très abondant, clair (tout du moins si l’on comprend l’anglais), et fourmille de détails historiques fondateurs de l’élégance et des règles sartoriales. On s’abreuvera ainsi avec avidité de l’explication du changement du passepoil des poches de veste, des différentes fentes arrières à travers les âges, de l’évolution des codes black ou white tie, ou bien de la naissance du blazer au sein des clubs de Cricket britanniques. Qu’elles soient formelles ou sport, la majorité des types de mises sont analysées et détaillées. La section consacrée aux souliers manque cependant de précision à mon goût. En effet, non seulement la dichotomie entre souliers bruns et noirs n’est pas faite, mais Alan Flusser soutient que de belles chaussures brun foncé se marient très bien avec un costume anthracite. Peut-être est-ce le cas, mais c’est en tout cas contraire aux règles sartoriales que l’auteur entend défendre. Sur ce même sujet, la distinction entre derbies et richelieus n’est pas non plus faite. Et hélas, aucune mention des différents cousus n’est à déclarer. Enfin, Alan Flusser légitime les souliers mi-mocassins, mi-brogues, que je trouve affreux et totalement contraire à l’élégance. Mais il faut cependant reconnaître certains mérites du chapitre dédié aux souliers, tels que les passionnantes explications à propos des brogues, des derbies à double boucle ou  du Blutcher.

Crédit : Alan Flusser, Dressing the man

Raconter l’histoire des règles sartoriales est une chose, se poser en théoricien de l’élégance en est une autre. Or, il me semble que c’est ce que l’auteur s’emploie à faire lorsqu’il essaie de définir des correspondances entre les couleurs de la peau, des yeux et des cheveux, et celles des mises (par exemple, éviter le gris avec des cheveux poivre et sel). Selon lui, certaines associations font mieux ressortir notre visage. C’est mon opinion, mais Alan Flusser m’apparaît comme un charlatan, un peu comme ces individus agaçants qui essaient d’expliquer des œuvres d’art abstraites d’un air faussement savant. En fait, en guise de preuve de ses théories, l’auteur présente des photos comparant ‘l’avant’ et ‘l’après’, et s’arrange manifestement pour que l’après ait l’air plus attrayant. Il me semble surtout que ce sont l’éclairage, ainsi que le sourire désormais arboré par le modèle, qui font la différence. On a déjà vu plus sérieux. De plus, je ne suis pas à l’aise à l’idée d’interdire certains motifs ou couleurs, sous prétexte qu’ils ne sont pas censés ‘illuminer le visage’. Et, selon moi, l’élégance ne devrait pas être la prisonnière de théories fumeuses, à l’instar de celle-ci. Au contraire, elle est affaire de pratique journalière et de sens esthétique qui, tous deux combinés, donnent une sorte d’instinct sartorial qu’il est presque impossible de théoriser.

En revanche, les parties à propos des proportions et des motifs sont plus heureuses, car moins risquées en terme d’essai de théorisation. A propos des proportions, Alan Flusser rappelle les bases : un centimètre de manche de chemise doit dépasser de la manche de la veste, la veste doit s’arrêter là où finissent le fessier, le pantalon doit être porté à la taille, et non sur les hanches, et ainsi de suite.

La section dédiée aux motifs est notable. Elle pose là aussi les bases, tout en expliquant une règle simple –dont je parle souvent dans mes billets- mais efficace : on peut mélanger divers motifs, à condition qu’ils ne soient pas de la même échelle. Pour finir, cerise sur le gâteau : deux pages dépliantes présentent les motifs typiques répartis selon les quatre saisons. Vous retrouverez par exemple la flanelle grise pour l’hiver, ou le bleu marine à carreaux fenêtre pour le printemps.

Pour conclure, Dressing the man : mastering the art of permanent fashion  s’adresse à la fois aux néophytes et aux connaisseurs, à condition qu’ils soient anglophones. L’ouvrage est une référence en matière d’histoire sartoriale fondatrice de l’élégance. Il conseille également judicieusement le lecteur sur les motifs et les proportions, sans compter les représentations d’élégants qui ponctuent merveilleusement les pages du livre. De plus, le parti-pris annoncé, à savoir celui de donner les clés de l’élégance intemporelle via des règles et des incontournables du vestiaire masculin, est tout à fait respecté, sans omettre le fait qu’il est en phase avec la ligne éditoriale défendue ici. En revanche, le livre défend à mon goût une vision trop ‘américaine’ de l’élégance, ce qui peut être trompeur pour un lecteur non averti. De plus, Alan Flusser essaie de s’imposer en gourou du ‘style’ en théorisant l’ « inthéorisable » . D’ailleurs, l’auteur n’est pas réputé pour être particulièrement bien mis. Cela met à mal la crédibilité de sa « théories des couleurs ».

Source : Off the cuff