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Ce mois-ci, intéressons-nous au célèbre ouvrage Le Chic Anglais, de James Darwen, paru en 1990. Avant de commencer, je tiens à remercier Antoine, fidèle lecteur qui m’a très sympathiquement envoyé une version numérique du livre, en raison de l’indisponibilité de la version papier.

Le livre est en format de poche, et comporte 188 pages. « Après ses études à Oxford, l’auteur a passé de nombreuses années à voyager et à travailler en Europe avant de s’installer à Paris. Bien que marié à une Française, il est resté un francophile convaincu tout en conservant des liens affectueux avec son pays natal. James Darwen est Président des « Humoristes internationaux » et coordinateur européen du Festival international du dessin d’humour à Kyoto« , nous apprend la dernière de couverture. Humour et élégance : voilà un parti-pris de rédaction fort inattendu, mais très audacieux. Puis, le résumé nous promet un livre dépourvu d’influence publicitaire et de vulgarité, un rappel des règles sartoriales, et des conseils pour se créer une garde-robe intemporelle, donc hors du champ de la mode. Voilà qui est complètement en phase avec les valeurs défendues ici.

Il faut tout d’abord souligner que la grande qualité de cet ouvrage est d’être écrit par un élégant anglais. Sous un air anodin, ce détail n’en est pas un : il est rare de pouvoir lire l’opinion d’un autochtone érudit, et presque tous les livres actuels traitant du sujet n’ont pas pour auteur un britannique. Ceci pose en effet une question de légitimité du propos. Il faut également avouer qu’il en va de même pour la plupart des blogs traitant de l’élégance, le mien compris : nous dissertons sur des règles que nous ne connaissons qu’à travers des livres, des conversations, parfois par quelques séjours au-delà de la Manche, mais pas en étant anglais, gentleman de surcroit. Le Chic Anglais permet donc de nous donner un tel point de vue qui permet de confirmer, infirmer ou relativiser notre rapport aux règles sartoriales et aux protocoles.

James Darwen aborde à peu près tous les sujets de l’élégance masculine tout au long de l’ouvrage : rasage, coupe de cheveux, chemises, pantalons, costumes, manteaux, cravates, chaussettes, souliers, montres, maroquinerie, pyjamas, et j’en passe. Il explique alors ce qui fonde la qualité intrinsèque de ces vêtements et accessoires : cela donne un sens au résumé, qui promettait un ouvrage débarrassé de l’influence de la mode pour une garde-robe intemporelle. Il nous fait également part des règles strictes de l’élégance, ainsi que de la bienséance, par exemple celles qui régissent la tenue traditionnelle pour assister au Royal Ascot. On apprendra également l’opinion de l’auteur à tout propos. Un couvre-chef vert ? Jamais de la vie, cela fait Robin des Bois ; il doit être noir, gris ou brun. Un Duffle Coat ? C’est l’apanage des étudiants Marxistes qui s’habillent dans les surplus d’armée. Le tartan ? Seuls les touristes américains en portent, c’est trop vulgaire. Les jeans ? Acceptables s’ils ne sont pas délavés. En plus de ces explications, l’auteur donne également une liste de bonnes adresses annotées pour chacune de ces rubriques. Loin d’être une énumération de ‘marques’, il explique de manière argumentée ses choix : point de réflexion du genre « c’est de la marque X, alors c’est forcément bien » . Tant mieux. Et, bien que le livre fut publié il y a plus de vingt ans, la plupart de ces adresses sont toujours d’actualité, surtout celles de Savile Row. C’est là l’avantage de l’élégance intemporelle : les enseignes familiales qui fournissent matière à s’habiller à l’élégant ne connaissent que peu d’évolutions dans le temps.

Ces différentes rubriques font toutes l’apologie des vêtements usés, car l’auteur considère qu’un habit neuf est rigide, inesthétique, mais surtout qu’il est l’apanage des nouveaux riches qui essaient de s’acheter un statut là où le véritable gentleman a hérité des siens de ses aïeux. Enfin, il pointe également le fait qu’il n’a pas la patine du temps. Si je rejoins l’auteur sur cette dernière, je suis bien plus réservé à propos de l’élitisme qu’il défend. J’y reviendrai plus tard.

Autre point que j’ai particulièrement apprécié : son aversion pour les designers. Sa plume les pourfend allègrement pour notre plus grand bonheur. Il ne le dit pas explicitement, mais il ne considère pas la mode comme faisant partie de l’élégance intemporelle : voilà un autre point sur lequel je ne puis qu’acquiescer.

A la fin de l’ouvrage, James Darwen donne des conseils pour l’entretien des vêtements. Il nous exhorte à brosser et dépoussiérer nous-même nos costumes plutôt que de les porter au pressing qui, du fait de l’utilisation de produits chimiques, abime les fibres. Puis, l’auteur donne quelques petites astuces pour bien cirer nos souliers.

Passons maintenant à l’aspect humoristique du Chic Anglais, qui est incontournable. L’auteur a truffé son ouvrage de petites piques et boutades. Ses cibles sont, comme je l’ai précédemment écrit, les designers, mais aussi le Thatchérisme (l’ouvrage sort en 1990, le Royaume-Uni vient tout juste de sortir de onze années sous la direction de la très conservatrice et monétariste Margaret Thatcher), le duc de Windsor (ex-Edward VIII, auquel j’avais consacré un billet) qu’il qualifie d’individu inénarrable, voire abject. On ne sait cependant pas pourquoi il les attaque. Concernant le duc de Windsor, est-ce à cause de son abdication volontaire ? Sa sympathie Nazie ? Je regrette de n’avoir eu aucune réponse à ces interrogations. Viennent également ceux qu’il qualifie de charlies et troggies, que l’on peut grossièrement traduire par m’as-tu vu, ou nouveaux-riches sans éducation qui essaient, en vain et vulgairement, d’imiter de la « classe supérieure » dont James Darwen fait manifestement partie. J’abonde dans le sens de ce dernier lorsqu’il s’agit de condamner ceux qui se pavanent dans des vêtements vulgaires et ‘de marque’.

Cependant, je ne cautionne pas son approche condescendante, élitiste et sclérosante de la société. En effet, si l’on suit son raisonnement, nul ne peut prétendre à l’élégance s’il n’est pas né dans une bonne famille (comme le montre son opinion à l’égard des vêtements usés – un élégant ne peut avoir de vêtement neufs sous peine d’être vu comme un charlie), n’est pas allé à Eton, puis Oxford ou Cambridge, et n’a pas fait son service militaire en tant qu’officier. Pour ma part, je considère que n’importe qui peut prétendre accéder à l’élégance pour peu que ces personnes s’en donnent la peine et montrent de la curiosité. Evidemment, ceux qui ont reçu un héritage culturel et des vêtements de leurs aïeux seront avantagés, mais je me refuse à penser qu’ils sont les seuls à pouvoir accéder à l’élégance et à l’éducation qui en découle, surtout à l’heure d’internet où l’information est accessible à tous, et où les passionnés qui partagent leur savoir sont nombreux. On pourra m’objecter qu’à l’époque de la rédaction de l’ouvrage, internet n’existait pas ; sans compter que les propos de James Darwen sont humoristiques, et sont donc à prendre au second degré ; et enfin, qu’ils s’inscrivent dans une conception britannique de la société, dont la hiérarchie sociale est presque imperméable. Alors certes, internet n’existait pas, et l’information était bien moins disponible. Sa conception était alors différente, je peux le comprendre. Concernant l’humour, je le trouve de très mauvais goût si ces propos là en sont ; et ils reflètent, à mon avis, son opinion. D’autres traits d’humour du même genre sont à relever, certains encore à propos de remarques dégradantes sur certaines « classes sociales » , d’autres à propos des nationalités. Si l’on esquisse un sourire sur les trente premières pages lorsque l’auteur pousse son chauvinisme à l’excès et dénigre d’autres pays, cela devient vite lassant et nauséabond. Enfin, on remarque aussi que James Darwen tient la gent féminine en bien basse estime : « […] insistez pour que votre femme lave personnellement vos chaussettes à la main […] » . Le pire est que ce passage n’est pas à visée humoristique, et qu’il n’est pas isolé. Voilà qui manque cruellement de galanterie, et d’élégance morale, tout comme ce qui précède…

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Pour conclure, Le Chic Anglais est un ouvrage de référence concernant l’habillement masculin intemporel, ainsi que les règles et les protocoles qui vont de pair avec, et qui peut s’adresser à tout public. Il combat la vulgarité du vêtement et du comportement, ainsi que les ‘marques’ et les designers. Je rejoins totalement James Darwen sur ces propos. La visée humoristique de l’ouvrage permet d’enrober le contenu, qui aurait été lourd autrement. Cependant, son humour dérape parfois : il s’attaque alors gratuitement, et de manière condescendante, à de nombreuses cibles, tout en révélant la conception élitiste de l’élégance de l’auteur. On remarque aussi quelques passages plutôt mysogines. Je ne m’attendais pas à trouver ce genre de propos dans un livre qui veut s’adresser aux gentlemens. En tout cas, ce n’est pas ma conception de l’élégance morale, et je me serais attendu à un humour plus fin, fondé et moins insultant. Mais peut-être apprécierez-vous, ou avez-vous apprécié, ce genre d’humour et la conception de l’auteur ?

N’hésitez-pas à télécharger ici la version numérisée de l’ouvrage. Bonne lecture.

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