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L’élégant est un temple grec. Harmonieux, majestueux, intemporel car inébranlable, juché sur une poignée de colonnes doriques, il est aérien mais point hautain, il est tenace mais point rigide. Tel le Parthénon qui abritait jadis l’argent de la ligue de Délos, il est un rempart contre la vulgarité et la bêtise. De l’architecture grecque, il hérite l’ordre, l’équilibre, la symétrie, la structure et les proportions, dont nous savons l’importance dans une mise. Point de nombre d’or pour précepte, mais codes et protocoles pour aiguiller vêtement et comportement. Et, si le temple est aujourd’hui en ruine, c’est que l’homme n’a pas su reconnaître le patrimoine qu’il lui incombait de protéger.

Le Parthénon. Ve siècle avant J.C.

L’élégant est un croquis au fusain. Le coup de ce dernier est rapide et est précis, en dépit de sa relative grossièreté. Là où le croquis s’immisce dans la vie de tous les jours pour y représenter quelque nature morte, l’élégant sait adapter ses mises à toute circonstance. Il sait aussi s’accommoder d’un petit nombre d’habits pour composer une mise de goût, là où le dessinateur se contente du fusain, simple morceau de charbon, pour croquer avec talent ce qui l’entoure. Mais l’élégant est également un croquis au crayon, plus raffiné. Il dispose alors d’outils plus variés, des crayons secs aux crayons gras, lui permettant une minutie jusque-là inaccessible. Un goût du détail presque schématique, qui n’est pas sans rappeler l’amour pour l’horlogerie, et son inlassable quête de la perfection.

L’élégant est une toile impressionniste. Les couleurs entrent en scène par petites touches brèves et successives. Variées, elles forment pourtant un ensemble cohérent grâce au talent du peintre, à l’instar de l’élégant qui arrange avec talent des mises polychromatiques. Mais le spectateur ne voit de la toile impressionniste qu’une suite de coups de pinceau s’il s’en approche de trop près, révélant ainsi la limite de l’impressionnisme. A l’inverse, l’élégant ne rencontre aucune difficulté liée à la proximité. Mieux, il résiste à l’analyse approfondie. En cela, l’élégant est également une toile réaliste : les apparences n’y sont point trompeuses, rien n’est superficiel.

Claude Monet - Bateaux quittant le port. 1874

Camille Corot - La piazzeta de Venise. 1835

L’élégant est un sonnet. Ce dernier est, à l’instar de l’architecture grecque, régi par des règles précises, à savoir quatorze vers. Précises, oui, mais point fixes et rigides. Si le poète peut s’y plier, il peut également les interpréter, voire les modifier. Il les transgresse parfois, mais toujours en connaissance de cause, et dans un but de signification artistique : il en va de même pour la peinture abstraite, comme je le dis parfois dans d’autres billets avec l’exemple de Pablo Picasso. Mais revenons au poète. Le nombre de pieds d’un vers, la métaphore, l’allitération, la litote ou l’oxymore sont ses outils, là où les entorses sartoriales sont les figures de style de l’élégant. Par ailleurs, la poésie est un terrain privilégié de l’expression de soi, de ses sentiments, tout comme l’habit. « Comme sensible pur, le corps ne peut signifier : le vêtement assure le passage du sensible au sens » , comme l’a souligné Roland Barthes. Alors, l’habit est chargé du sens que nous voulons bien lui donner : celui de notre histoire personnelle, mais également celle de nos vêtements. La cohérence de l’ensemble s’éloigne alors quelque peu de la poésie, et est éminemment romanesque. Les mises des plus grands élégants sont épiques.

L’élégant est une symphonie romantique. Bien évidemment, il ne s’agit pas de la signification populaire qui renvoie à la vague idée d’une histoire d’amour, mais bien du romantisme littéraire et artistique. Au sein de ce courant, le héros a un destin terrible et funeste auquel il ne peut échapper : le fatum. Il lutte, résiste, se bat jusqu’à son dernier souffle, mais finit toujours par sombrer, tel Hernani dans la pièce éponyme de Victor Hugo. En cela, les Dandies de la fin du XIXe siècle, se révoltant contre la vulgarité grandissante de la société mais échouant dans leur tâche, sont des héros romantiques. Mais l’élégant actuel en est-il un ? S’il se bat assurément pour la sauvegarde des traditions, point de fatalité ne caractérise son destin. Il est libre, mais la douce mélancolie de la mélodie symphonique lui rappelle à chaque instant qu’il peut lui aussi sombrer, emporté par la marée de médiocrité qui ne cesse de monter.

Hector Berlioz, par Alphonse Legros. 1860

L’élégant est Citizen Kane. Il fonde en grande partie l’histoire de son art, mais a le grand malheur d’être oublié par la population car jugé trop ancien, trop poussiéreux, trop démodé, sauf par quelques connaisseurs et pairs éclairés. Mais en vérité, l’élégance est un chef-d’oeuvre qui ne craint ni le temps, ni la mode. Toujours existante, elle surpasse largement les oeuvres de grandes consommation en terme de qualité. Les blockbusters sont au cinéma ce que sont les méga-marques et les tendances sont à l’élégance. Les élégants, eux, sont bien loin de toute cette superficialité et ce panurgisme. Ils jouent dans le film de leur vie au lieu d’être spectateur de la leur.

Règles maintes fois millénaires, traditions, évolution de ces traditions, transcendance des règles, utilisation des couleurs et des formes, précision et héroïsme caractérisent à la fois l’art et l’élégance. Cependant, cette dernière ne peut être réduite à une suite d’analogies, c’est bien plus que cela. C’est un art à part entière : sa richesse, son histoire et sa diversité en sont les caractéristiques. A côté de l’élégance, la mode n’est qu’une pièce de théâtre absurde dont nous sommes les spectateurs désabusés. Alors, rêvons au jour où l’élégance boutera l’insupportable exposition permanente sur la mode et la haute-couture aux Arts Décoratifs, au Louvre, pour y prendre sa place, et ainsi retrouver ses lettres de noblesse aux yeux de tous.

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