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Comme institué le mois précédent, les premiers mercredi du mois sont consacrés aux revues littéraires. Aujourd’hui, c’est l’ouvrage Montres-bracelets, de Gisbert L. Brunner et Christian Pfeiffer-Belli, et édité en 2006 aux éditions Ullmann, qui est à l’honneur.

Comme son nom l’indique, le livre traite uniquement des montres-bracelets. Leur première apparition remonte au XVIème siècle : elles étaient alors presque exclusivement portées par des dames et damoiselles. En effet, un garde-temps ainsi porté relevait de la joaillerie, attribut féminin par excellence aux yeux des contemporains. Il faudra attendre la seconde guerre des Boers, en Afrique du sud, pour que des hommes, en l’occurrence des soldats anglais, soient équipés pour la première fois d’une montre bracelet. Elle était même munie d’une grille protectrice. Par ailleurs, c’est également lors de cette guerre que furent pour la première fois équipés les fameux trench coats de Thomas Burberry. Une coïncidence bien étrange, qui réussit à reunir deux objets emblématiques du monde de l’élégance au XXe siècle à venir. En effet, c’est seulement au siècle dernier que les montres-bracelets ont pour la première fois été portés en masse par des hommes. Les goussets, quant à eux, ont lentement déclinés jusque dans les années 1950.

Après cette rapide introduction, passons à l’ouvrage lui-même. Une belle couverture accueille le lecteur : moult rouages, pignons, rubis et ponts la décorent. Voilà qui est de bonne augure. On s’attend en effet à un ouvrage qui mettra l’accent sur la technique et la mécanique, plutôt que sur l’esthétique extérieure. Cette impression est confirmée par le résumé, situé sur la dernière de couverture : « L’amateur sait bien qu’au-delà du design et du cadran, de l’esthétique du boitier, c’est le cœur de la montre qui en fait un bijou technologique« . Voilà typiquement le genre de propos bien trop rare pour ne pas le savourer ! Mais encore faut-il qu’il corresponde au contenu.

Le livre est assez imposant : 30×23 centimètre, et 400 pages de papier glacé. Avec autant de place à disposition, que nous réservent les auteurs ? Et bien, ils commencent, au cours d’une brève introduction, par constater le déclin des montres-bracelets mécaniques au profit des quartz. Ceci a un effet inédit : les reléguer au rang d’objet de collection, que seuls les véritables amateurs, qui refusent de voir disparaître des traditions séculaires, sont capables d’apprécier et de défendre. C’est grâce à ces passionnés et collectionneurs, selon les auteurs, que l’on assiste à un retour en force de l’horlogerie mécanique, et que leur présent ouvrage a pour but de traiter.

C’est en fait un lexique des fabricants de montres-bracelets que Messieurs Brunner et Pfeiffer-Belli ont publié, comme l’affirme de nouveau le résumé « Montres-bracelets présente les marques de montre les plus célèbres d’Europe, des Etats-Unis et du Japon […] ». En parlant de marques, on peut légitimement craindre un traitement partial et commercial de l’information. Fort heureusement, les auteurs ont évité cet écueil. Le lexique répertorie effectivement une kyrielle d’enseignes -certaines très connues, comme Bréguet, Jaeger-LeCoultre ou IWC, et d’autres qui le sont bien moins, comme Cortébert ou Wittnauer-, et s’emploie à en narrer l’histoire et autres anecdotes fondatrices. Bien que le récit soit bien souvent trop succin (si Bréguet se voit consacrer six pages, les autres enseignes n’ont en général qu’une colonne), il est néanmoins très enrichissant de lire les grandes lignes de l’histoire de fabricants aujourd’hui disparus. En revanche, un tel raccourcissement de l’information pose plusieurs questions assez épineuses : quelle information a t-elle été passée sous silence afin d’écrire le résumé ? Cette information a t-elle été cachée de manière à faire ‘briller’ la ‘marque’ ? En parcourant le lexique, il s’avère que ces interrogations n’étaient en fait que paranoïa : nul sentiment d’être au milieu de panneaux publicitaires haranguant le consommateur lecteur.

En revanche, si le résumé promettait de privilégier la découverte du cœur mécanique de la montre, force est de constater que les photos de calibres ne représentent qu’une minorité des clichés (qui sont, par ailleurs, nombreux et d’excellente qualité). Néanmoins, les légendes décrivant les photos de cadrans citent toujours l’année, le calibre, ainsi que les spécificités techniques du modèle. L’honneur est donc sauf ! Même si l’on ne peut pas voir à quoi ressemblent concrètement ces calibres.

J’ajouterai, pour finir de parler du lexique, que le choix des gardes-temps présentés est sujet à caution. En effet, les auteurs ont voulu présenter, au côté des montres emblématiques des fabricants, les montres dont l’esthétique les touche le plus. Ainsi, les plus belles pièces, à votre sens comme au mien, ne sont pas forcément toutes présentées. Question de goût, donc, que l’ouvrage n’aurait pu résoudre, mais dont le biais en résultant devait tout de même être soulevé.

Crédit : Gisbert L. Brunner, Christian Pfeiffer-Belli - L'histoire d'IWC dans le lexique.

Crédit : Gisbert L. Brunner, Christian Pfeiffer-Belli - IWC - Une autre des pages lui étant consacrée.

Crédit : Gisbert L. Brunner, Christian Pfeiffer-Belli - Une des pages du lexique dédiée à Audermars-Piguet.

Crédit : Gisbert L. Brunner, Christian Pfeiffer-Belli - Audermars-Piguet dans le lexique - Exemples de calibres présentés.

Cependant, le lexique ne saurait résumer à lui seul le contenu de l’ouvrage. Ce dernier est en effet parsemé de rubriques entrecoupant la présentation alphabétique des enseignes. Ces rubriques traitent de divers sujets : le remontoir manuel, le remontoir automatique, les montres réveil, le chronographe, le tourbillon, et j’en passe. Ces sujets essentiels, de par l’apport de fond qu’ils opèrent, sont là aussi traité de manière succincte. Les auteurs les traitent cependant de manière plus qu’honorable, en couplant explications historiques précises, et schémas abordables décrivant le fonctionnement mécanique. Cerise sur le gâteau : aucunes de ces rubriques ne sont trop techniques, ce qui les met à portée des néophytes désireux d’en apprendre davantage sur l’horlogerie mécanique, sans pour autant le rendre inutile aux yeux des connaisseurs. Ces derniers y trouveront une mine d’information à la fois fiable, précise et de qualité. Je pense tout particulièrement aux dates, à la description du fonctionnement mécanique, et aux types de calibres. Ces derniers sont en effet très présents tout au long de l’ouvrage : les rubriques, en plus des schémas, utilisent des photographies de calibres afin d’illustrer le propos.

Crédit : Gisbert L. Brunner, Christian Pfeiffer-Belli - Schéma illustrant la rubrique traitant du chronographe.

Crédit : Gisbert L. Brunner, Christian Pfeiffer-Belli - Rubrique dédiée aux montres réveil, et répertoriant les différents calibres de ce type de complication (sur quatre pages).

Vous avez peut-être remarqué, en observant les pages du livre, que celui-ci est rédigé en trois langues : anglais, allemand et français. Voilà qui explique la taille imposante de l’ouvrage, au regard de la relative minceur du contenu. C’est bien dommage : si l’on ne conservait que les passages en français, le livre se réduirait comme peau de chagrin ! Et l’on ne peut s’empêcher de penser que l’édition en trois langues permet de faire du remplissage. Ou peut-être était-ce une question de moyens, car permettant d’écouler les stocks à l’étranger ? Que sais-je…en tout cas, c’est bien dommage. On peut tout de même y trouver un maigre avantage : disposer de la traduction directe, en anglais comme en allemand, de termes techniques introuvables dans des dictionnaires lambda.

Pour conclure, voilà un ouvrage de qualité. Clair, précis, de qualité, proche de l’impartialité, bien que parfois trop succin. Il a également le mérite de relater l’histoire d’un vaste panel d’enseignes, qu’elles soient connues ou non. Le livre convient à tous types de lecteurs, amateurs comme initiés, mais lassera immanquablement les mordus de mécanique pure. Je doute même que quiconque puisse se vanter de ne rien apprendre en le parcourant. Bref, c’est à mes yeux un ouvrage de référence. Et pour finir, avantage non négligeable : un prix très abordable pour un livre de cette taille et de cette qualité.

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