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Les patines sont à la mode depuis quelques années. Réellement institutionnalisées par Berluti il y a longtemps de cela, l’enseigne est depuis devenue une marque suite au rachat par LVMH en 1993 : la discrétion laissa alors place à une communication bien plus extravertie, et les patines sortirent de l’anonymat. Depuis, elles fleurissent dans le carnet de services proposés par de nombreuses boutiques. Certaines en ont même fait leur principale activité.

Cette mode m’agace. Afin d’expliquer cette aversion, il conviendra de distinguer deux types de patine. La première consiste à utiliser différentes teintes sur un cuir naturel, c’est-à-dire non coloré : on peut donc la qualifier de patine artificielle. La seconde est le résultat d’un long processus naturel de décoloration. En effet, au fur et à mesure des années, et donc des différentes couches de cirage ainsi que de nettoyages à la crème universelle, la teinte d’origine va s’éclaircir à certains endroits. Ceci est donc une patine naturelle.

Crédit : Berluti. Patine artificielle

Or, la principale ligne éditoriale de ce blog est de militer en faveur du fond, et de rejeter tout ce qui n’est accepté qu’en raison de son apparence, c’est-à-dire de sa forme. Vous voyez bien que la patine artificielle -en tant qu’artifice, c’est-à-dire qu’elle n’est pas naturelle- est une imitation, un dol, une imposture, une usurpation d’usure. Que la personne qui arbore une patine artificielle souhaite volontairement tromper l’œil ou non, c’est pour moi le même combat. Il me semble en effet que l’ignorance de la signification de la patine en tant que signe d’usure est tout aussi malheureuse. Une patine créée de toutes pièces en vue d’imiter une patine véritable est signe d’immaturité vestimentaire : la personne ne peut en effet se résoudre à posséder une paire de souliers (ou une pièce de maroquinerie) pendant une dizaine d’années (c’est en effet la période à partir de laquelle la patine naturelle est à son apogée). Est-ce là le signe de la mode, qui influence les personnes à ne plus acheter des souliers intemporels et faits pour durer, car ils peuvent être ‘démodés’ dans une saison ? Ou bien doit-on voir là le dogme des sociétés occidentales contemporaines, qui hissent le résultat immédiat en absolu ? Cela s’apparente à un caprice, car l’on exige d’avoir tout et tout de suite, ce qui rend insupportable l’attente d’un résultat différé, mais bien plus beau. En effet, attendre des années durant que ses souliers se patinent lentement, acquérant alors un caractère unique, est la seule solution pour obtenir une patine naturelle. C’est certes long, très long. Mais l’attente de la possession n’est-elle pas bien plus savoureuse que la possession elle-même ? C’est également l’attente qui permet de ne plus être blasé et lassé de ce que l’on a, car elle donne non plus une valeur monétaire à nos possessions, mais une valeur sentimentale.

De plus, la patine artificielle, si elle se fait sur des souliers déjà teintés, risque de gâter le cuir. En effet, il faut alors décaper à l’acétone (ou autre solvant) les colorations préexistantes. C’est cette opération qui peut gravement assécher le cuir. Une fois ce dernier de nouveau au naturel, on peut lui appliquer les pigments désirés. Cela se fait habituellement avec ce que l’on appelle de la teinture aux drapeaux.

Les teintes utilisées sont souvent vives et racoleuses. Certes, pas toujours, mais l’originalité est parfois poussée jusque dans ses retranchements les plus reculés, et ce bien souvent par des individus risibles se qualifiant d’esthètes et se réclamant du Dandysme. Leurs souliers oscillent de l’orange flamboyant, au bleu aigue-marine. Dans ces cas extrêmes, la patine artificielle est aux souliers ce que le tunning est aux autos. Bientôt, l’on vous proposera de vous fixer des néons sur la trépointe !

Crédit (souliers) : Pierre Corthay.

Cette boutade mise à part, n’oubliez-pas que les souliers se doivent d’être discrets. Au premier abord, ils ne doivent pas happer le regard de votre interlocuteur. Arborer des souliers discrets, bien entretenus et bien cirés vous fera gagner énormément de crédit si vous croisez des yeux avertis.

On pourra cependant m’objecter que la patine artificielle devrait être perçue en tant que création artistique. C’est un argument que je trouve à moitié recevable. En effet, comme précédemment exprimé, la patine artificielle serait une imitation de l’usure du temps : donc, la présenter en tant que création artistique n’y changerait rien. En revanche, il existe ce que l’on appelle de la peinture sur cuir, qui relève du domaine des patines, et que je trouve recevable. La peinture sur cuir consiste en une reproduction d’un tableau, mais peut aussi être une inspiration libre, directement sur le cuir. L’artiste doit en tout cas être assez talentueux pour réaliser de telles créations. Et, lorsque l’œuvre est de grande taille, cela s’apparente à une véritable fresque. En revanche, la peinture sur cuir ne convient que très peu aux souliers : nous retrouvons l’indésirable effet de l’attraction de l’œil vers les pieds. Par contre, les articles de maroquinerie me semblent tout indiqués pour cet exercice artistique. Pourquoi ne pas doter votre portefeuille, invisible car souvent rangé dans la poche de votre manteau, d’une reproduction des tournesols de Van Gogh ? Ou bien agrémenter votre cartable ou votre porte-document d’une estampe japonaise, à condition que cela soit sur une partie peu visible, comme celle recouverte par le rabat, ou bien sur la doublure ? Vous serez ainsi un des seuls à savoir qu’une de vos possessions est agrémentée d’une œuvre d’art, que vous pourrez admirez dès que l’envie vous en prendra. Point d’effet tunning, et c’est bien mieux comme cela.

Crédit : Hom N'guyen. Reproduction d'estampe japonaise sur cuir.

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