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Mes billets font souvent référence à la nécessité de la culture -y compris la culture sartoriale- afin de faire primer le fond sur la forme. Quoi de plus important, donc, que la littérature traitant de l’élégance ! Certains ouvrages sont même considérés comme étant des références. Une nouvelle catégorie de billets ayant vocation à explorer ces livres en profondeur m’a donc semblée nécessaire. Pour ce faire, je m’aiderai d’un résumé mêlé à une critique. Ces billets s’adressent aux néophytes qui cherchent à se procurer des ouvrages de découverte de l’élégance, aussi bien qu’aux lecteurs ayant une connaissance plus avancée sur le sujet, et cherchant des ouvrages un peu plus techniques. Précisons cependant que la critique faite n’aura pas pour objectif de donner une opinion objective, ni un avis dichotomique simpliste, mais plutôt de déterminer à quel public s’adresse l’ouvrage. Elle aura également pour objectif d’analyser le contenu d’un œil critique, afin de repérer d’éventuels biais gâchant le contenu : un lecteur averti en vaut deux.

Cette première Revue Littéraire inaugure donc les billets de cette catégorie. Ils seront ensuite, à l’instar de celui-ci, publiés tous les premiers mercredi du mois.

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Passons maintenant à L’éternel Masculin, que nous étudierons aujourd’hui. Cet ouvrage a été écrit par l’allemand Bernhard Roetzel, et publié en premier lieu sous le titre Gentlemen, a timeless fashion -en langue anglaise donc- en 1999 aux éditions Könemann. L’ambitieux et louable parti pris de l’auteur a été de traiter tout ce qui concerne, de près ou de très près, l’apparence de l’homme élégant. Le titre est d’ores et déjà de bon aloi, puisque l’on s’attend à découvrir un ouvrage laissant de côté les variations de la mode, pour se concentrer sur l’éternel, l’intemporel (timeless). 340 pages de papier glacé grand format ne seront pas de trop pour rassembler  les 15 chapitres : soin des cheveux et de la barbe, port des vêtements formels, business, sport, ou du pyjama et de la robe de chambre, souliers, lunettes et autres accessoires (cigares, flasques, cannes…), ainsi que les couvre-chefs. La répartition entre texte et photos -qui sont d’ailleurs de très bonne qualité- est plutôt équilibrée, avec peut-être une légère avance pour ces dernières. Plus de contenu aurait peut-être été préférable au regard de l’ampleur de la tâche, puisqu’il s’agissait de traiter 15 sujets différents.

À l’ouverture du livre, on rencontre une préface ainsi qu’une introduction, selon lesquelles un gentleman se doit d’être impeccablement mis, mais que toutes les personnes impeccablement mises ne sont pas pour autant des gentlemen. Elles nous rappellent également que les règles et les protocoles trouvent leur source en Angleterre, et que la constitution d’une garde-robe est un processus long et personnel. Le préambule est prometteur, mais l’absence de réflexion et d’explication à propos de l’intemporalité, évoquée dans le titre de l’ouvrage, laisse un vide incomblé.

Le livre est ensuite parsemé d’anecdotes et d’histoires fondatrices de vêtements, de souliers, de pratiques, de règles, et des objets entourant la vie des élégants. Ainsi, le chapitre dédié au rasage consacre une double page à la passionnante histoire de l’évolution du rasoir électrique des années 1930 aux années 1970 ; celui dédié aux sous-vêtements nous explique l’apparition de l’empiècement en Y inversé sur les slips, inventé par l’enseigne Jockey en 1934 ; celui dédié aux chemises raconte l’histoire de celles à col button-down, introduites par Brooks Brothers en 1896 ; celui dédié aux mises sport parle de l’apparition du chino, du pantalon militaire indien en 1848, aux soldats américains le popularisant aux Etats-Unis dès les années 1940 ; il traite également de la différence d’origine entre le blazer droit (veste club civile) et le blazer croisé (veste militaire du HMS Blazer) ; celui dédié aux souliers traite de l’histoire des cavalières (aussi connues sous le nom de Saddle shoes) ; celui dédié aux manteaux raconte l’anecdote célèbre de la popularisation du Duffle Coat grâce au maréchal « Monty » Montgomery ; enfin, celui dédié aux accessoires nous conte l’histoire du parapluie, introduit à Londres en 1756 par Jonas Hanway, ainsi que l’origine du nom des sweaters Jersey et Guernesey. Des histoires qui passionneront évidemment les élégants en quête de savoir sur leurs vêtements favoris, ainsi que sur les règles régissant leur port.

© Günter Beer – L’éternel Masculin

M. Roetzel décrit aussi comment arborer avec élégance les pièces incontournables du vestiaire masculin : comment nouer un nœud papillon ou une cravate, quelle longueur de manche et de col doivent dépasser de la veste, ou quand et comment se vêtir en black tie et white tie. Un autre bon point, donc, bien que les explications s’adressent surtout aux néophytes. Quant aux élégants chevronnés, ils pourront toujours trouver là des bases en cas de doute.

L’auteur explique, dans les chapitres dédiés, l’origine et la production des matières premières, ainsi que la fabrication des produits finis : les différents accords en parfumerie, la soie de sanglier pour la confection des brosses à cheveux traditionnelles, le coton et les différents types de tissus pour chemise (popeline, Oxford, twill…), les différents types de soie (naturelle, ou d’élevage), les différents types de tweed, ou les différences entre la croûte de cuir et le cuir pleine fleur. Mais ces explications sont plutôt courtes, peu techniques, et (trop ?) générales. Bernhard Roetzel a donc réussi à publier un ouvrage couvrant nombre de sujets magnifiques, au prix d’un contenu trop synthétique.

La qualité du contenu est assez inégale suivant les chapitres, ce qui est plutôt fâcheux. Celui traitant des chemises, par exemple, est le plus qualitatif : il explique les différences entre tissus, la confection, ainsi que l’entretien, alors que le chapitre dédié aux souliers. Le chapitre traitant des tailleurs britanniques l’est aussi : toutes les maisons de Savile Row ont droit à un encart plus ou moins égal. En revanche, celui concernant les tailleurs italien est partial : aucune référence à Rubinacci, par exemple, tandis que l’auteur consacre quatre pages entières à la ‘marque’ Brioni. Le chapitre concernant les souliers est également décevant. M. Roetzel, qui faisait référence aux règles d’origine britannique dans l’introduction de son ouvrage, n’en cite aucune régissant le port du soulier. Rien ne dit que les derbies bruns sont traditionnellement dédiés à la campagne, tandis que les richelieus noirs sont portés à la ville, ou alors à partir de 18 heures. De nombreuses photographies de derbies noires sont même présentes ! De plus, l’auteur ne fait aucune référence aux différents types de montage (Blake, Goodyear, bolognais, norvégien…). Enfin, il ne nous enseigne pas le nom des souliers (richelieu à bout golf fleuri, derby chasse…), mais leur appellation au sein des ‘marques’ (on apprendra par exemple que le richelieu à bout droit de chez Church’s est le modèle Consul). Quel intérêt ?

© Günter Beer – L’éternel Masculin

Et c’est bien là le problème. L’auteur n’a pas su éviter l’écueil des ‘marques’, et ce même si l’on oublie les nécessaires passages d’histoire du vêtement où il se devait de citer, par exemple, Brooks Brothers pour les chemises button-down, ou Barbour pour la veste en coton huilée. Il y fait référence à tout bout de champ, ce qui empiète assez souvent sur les contenus plus qualitatifs. Le livre ressemble parfois à un catalogue de produit pour telle ou telle ‘marque’. Cela est bien à l’opposée du titre, qui mettait en avant le terme d’éternel. Rien de cela dans les ‘marques’ : elles sont fluctuantes et peuvent disparaître. Ce n’est pas la ‘marque’ qui fait la qualité, mais les caractéristiques intrinsèques du produit. Dans le chapitre dédié à la parfumerie, par exemple, Bernhard Roetzel cite les parfums Paco Rabanne ou Polo Ralph Lauren. Et dans celui dédié aux montres, il compare les enseignes horlogères non pas grâce à la complexité et à la beauté du mécanisme de leurs gardes-temps, mais par rapport au prestige perçu des ‘marques’ ! « Extraire l’éternel du passager » : l’auteur aurait pu s’inspirer de la célèbre devise d’Arnys.

Ces citations de marque presque à tout bout de champ enferment Bernhard Roetzel dans un certain snobisme. Il fait par exemple l’éloge des vestes Barbour en coton huilé car, selon lui, elles renvoient une image de « respectabilité » , de « bonne société » , et que les porter signifie « rentrer dans un club fermé » . Il y a du vrai dans ses propos après tout, mais ce qui embarrasse est qu’il donne l’impression de se délecter de cet élitisme. Il en va de même lorsqu’il cite Church’s pour les souliers, Louis Vuitton pour les malles et les sacs, ou Marlboro pour les cigarettes, entre autres. Il dit même, à propos de ces dernières qu’ « En fait, la préférence pour une marque est étroitement liée à son nom, évocateur d’un certain mode de vie » . C’est clairement un parti pris pour la forme au détriment du fond.

Cette critique peut cependant être atténuée si l’on tient compte du fait que la version française est une traduction de la langue anglaise. Peut-être le traducteur était-il étranger au monde de l’élégance, et donc n’aurait-il pas saisi certaines positions assez subtiles sur le sujet ?

Quoi qu’il en soit, Bernhard Roetzel met remarquablement en lumière les notions de bien-être et le plaisir. Il en parle très habilement, en décrivant de manière réaliste le bonheur de se faire raser de près par son barbier, couper les cheveux par son coiffeur, aller pêcher ou jouer au golf, lire un livre devant un feu de cheminé enroulé dans une robe de chambre de soie, ou tout simplement, prendre un copieux petit-déjeuner continental dans un magnifique service en porcelaine peinte à la main. Le bien-être étant une composante de l’élégance trop souvent oubliée, ce parti pris me semble tout à l’honneur de l’auteur.

© Günter Beer – L’éternel Masculin

Pour conclure, le pari assez ambitieux de l’auteur, qui était de faire tenir tout l’univers de l’apparence de l’homme élégant dans un seul ouvrage, est à moitié réussi, malgré un titre prometteur. Il était en effet impossible d’écrire un contenu à la fois spécialisé, et traitant de 15 sujets différents, dans un livre de 340 pages. Même si l’auteur n’a jamais prétendu donner des informations exhaustives, ce fut tout de même trop ambitieux. En effet, le contenu en souffre, est parfois partial et inégal, avec un chapitre dédié aux souliers assez décevant. Mais il est globalement de qualité, avec de nombreuses histoires et anecdotes à propos du vêtement et autres. On y découvre aussi de belles éloges du bien-être dans l’élégance Ce livre est bien plus destiné aux néophytes qu’aux élégants avertis. Ces derniers peuvent tout de même y retrouver les bases de l’élégance, et quelques informations un peu plus avancées. Surtout, il faut pouvoir parcourir ce livre en étant averti de la teneur de certains propos de l’auteur. Ceux-ci sont en effet étrangers à l’élégance telle qu’elle est entendue sur ce blog. Il s’agit de la sur-valorisation des marques, de la forme, et du statut social ainsi conféré, qui conduisent à un certain snobisme.

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