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Une fois n’est pas coutume, le billet de cette semaine, ainsi que de la suivante, seront consacrés à la présentation d’un acteur du monde de l’élégance et de ses réalisations. Vous aurez compris, au vu du titre, qu’il s’agit de Julien Scavini, tailleur, rédacteur de l’excellent blog Stiff Collar, et illustrateur occasionnel pour Monsieur Magazine.

Deux principales raisons m’ont poussé à solliciter M. Scavini. La première est qu’il s’est fraichement installé en tant que tailleur. J’avais donc à cœur de participer à ma manière au bouche-à-oreille concernant son offre, tant elle est qualitative, avec une réelle recherche au niveau des étoffes, de la confection, des finitions et des prix. Sa démarche mérite d’autant plus d’être valorisée qu’en France, les jeunes gens se dirigeant dans cette même voie se comptent désormais sur les doigts d’une main. La seconde raison est, outre la présentation de son parcours et de son offre, de pouvoir mettre en exergue sa propre vision de l’élégance et du vestiaire masculin, tant ses connaissances sont développées dans ces domaines. Cette dimension m’a semblée essentielle, car elle se reflète immanquablement dans le travail produit, le style propre à la Maison, et dans la vision du futur Sartorial. Ce sont donc des caractéristiques à  prendre en compte lors du choix de son tailleur.

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Julien, c’est à vous. Pouvez-vous me résumer votre parcours professionnel en quelques mots, et expliquer ce qui vous a décidé à changer de formation ?

Originaire de Biarritz, je suis monté à Paris faire des études d’architecture. Elles se déroulèrent parfaitement. Mais au cours de mon Master, je suis passé dans un département assez théorique où j’ai appris à désapprendre tout ce que je savais. On y appliquait, du moins l’on essayait, les idées de Foucault, Derrida et d’autres philosophes post-modernes. Bref, si cela fonctionne pour certains et deviennent dès lors de grands architectes contemporains, pour moi ce fut fatal. Je ne rêvais plus que de règles et d’ornements gratuits. Hélas pour moi, ni l’une ni l’autre n’existent car l’académisme est mort, à tort ou à raison.

Par ailleurs, à la sortie de mes études, ce fut la crise, la première phase. Pas facile de trouver une agence où travailler, d’autant qu’aucune ne me plaisait. C’est un signe… Comme j’avais visité quelques mois auparavant l’Association de Formation Tailleur et que depuis quelques années, je cultivais ma passion pour l’élégance masculine   – codifiée – je me suis dit, allons-y. Et ce fut chose faite. Entrer dans un univers normé fut un repos d’esprit incomparable ! Après, rien n’empêche de s’en libérer…

Au même moment, je débutais le blog Stiff Collar, à la fois pour raconter mon parcours mais aussi pour diffuser mes références, mes idées, mes lectures à propos de la mode homme classique.

On apprenait autrefois le métier de tailleur après un long apprentissage, dès le début de l’adolescence. Vous avez, pour votre part, suivi un cursus en un an. Quels ont été les clés pédagogiques pour pouvoir faire le tour de ce métier en si peu de temps ?

Vous avez tout à fait raison. Et c’est toujours un apprentissage extrêmement difficile. Il faut maîtriser les deux grands piliers du tailleur : l’apiécage (c’est-à-dire la fabrication) et la coupe (c’est-à-dire le patronage à plat). A l’école j’ai appris le premier en parallèle, et seul le second.

Le grand avantage de ma formation fut son caractère intensif. Cinq jours par semaine, de 9h à 17h. En plus, nous avions un ancien professeur du lycée Paul Poiret, spécialisé dans le tailleur homme, qui avait travaillé chez Avilla à Paris. Cette dame avait une pédagogie très affûtée, évidemment car elle ressortait de l’Education Nationale.

D’abord, on apprend à coudre, principalement à la main, mais aussi à la machine, car maîtriser une grosse piqueuse n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Puis, on passe quelques mois à faire des poches : poche passepoilée sans puis avec rabat, poche plaquée, poche poitrine, poche dans la doublure etc… Ensuite, on commence à faire quelques devants gauches, des dos, des manches, puis la veste entière, excepté le col et le montage d’épaule. J’ai appris cela en observant bien M. Guilson faire et en m’entraînant une année supplémentaire chez moi. Mais vous savez, les tailleurs ont des démarches très empiriques, alors qu’il est possible de rationaliser les démarches, comme l’on fait les industriels et les éditeurs spécialisés comme Vauclair.

Mais j’ai voulu me lancer surtout sur le créneau de la petite mesure, qui permet quantité de chose, pour un budget bien moindre que celui de la grande mesure. Je continue maintenant de me faire la main en encadrant les élèves de l’AFT chaque fin de semaine. Je leur donne aussi quelques cours de style classique, en relation avec le blog d’ailleurs. Mais soyons clair, pour être tailleur grande mesure, il faut passer 10 ans à l’atelier !

Quelle est votre vision de l’élégance ?

Difficile question, vraiment. Je suis peut-être trop jeune pour avoir une idée claire de la question. Disons que j’aborde l’élégance via les codes britanniques. Le Chic Anglais de James Darween est mon livre de chevet. C’est une bouée que je cherche à intégrer dans ses moindres détours. Dès que j’ai un doute, j’y reviens. C’est donc une vision très normée et très caractérisée par le moment (jour, soir) ou les lieux (ville, campagne) etc…

Maintenant, je cherche, je développe mes idées. En fait, en suivant bien le blog, vous pourriez être capable de remonter ma pensée… C’est une sorte de registre où je note, semaines après semaines mes idées. Évidemment, c’est un bon moyen de les faire évoluer.

Car j’aimerais dépasser la codification anglaise, mais je ne trouve pas encore. Je sais bien que celle-ci est un peu datée, qu’elle ne convient pas à toutes les occasions, et que surtout, elle demande un effort important. Pas forcément financier d’ailleurs, car c’est une école de la qualité et de la permanence. Mais alors, on passe vite pour une vieille baderne. A mon âge, difficile quelques fois.

Justement, comment vous situez-vous par rapport aux styles britannique et italien ? Et qu’en pensez-vous ?

Britannique, c’est intégré. Je m’en sens très proche, car c’est un style hiérarchisé, signifiant. Le style italien n’est pour moi qu’un style anglais outré et aussi un développement du répertoire sport. Les gens veulent du confort, moi aussi parfois. Mais je n’aime pas son côté très ostentatoire. Cela manque de discrétion à mon avis. Ce n’est pas français. Nous sommes entre les deux, comme l’a rappelé récemment le Chouan. Et puis le ‘sport chic’, j’en ai un peu marre. Mais il faut être bien sûr attentif à cette tendance. Mais je dis stop quand il s’agit de faire des costumes mous, des costumes ‘sport chic’. Ils coûtent trois fois plus et durent deux fois moins.

Pensez-vous qu’il existe un style ‘à la française’, dont Arnys serait le représentant ?

Non, mais j’aime à le penser. Arnys est une maison passionnante. Les frères Grimbert mène cette aventure avec brio. S’ils ne font pas un style ‘à la française’, il est certain que ce sont les seuls à chercher, rechercher une voie étroite entre style anglais et une certaine idée de la France.

Comme je l’avais dit dans un article sur Stiff Collar, que ce soit Old England, Arthur & Fox, Hartwood, Façonnable, Albert Arts, Daniel Crémieux etc, ils recherchent tous le sport chic néo-britons, autrement dit un style italianisant. Ils sont aidés en cela par le drapier Loro Piana et ses laines molles et feutrées. Par ailleurs, Hermès dont le travail est aussi raffiné, suit sa propre voie, qui n’est pas tout à fait celle de la hype mais qui est plus orientée à l’international.

Arnys est seule sur ce créneau. Elle est assez proche de maisons allemandes ou autrichiennes qui perpétuent l’usage de la culotte de peau et de la veste tyrolienne. Mais elle est résolument française. J’aime leur manière d’hybrider les registres, entre ville et campagne. En PàP, leurs costumes sont toujours très élégants (taille haute, petit revers, laines magnifiques) et leurs forestières souvent intéressantes et inspirées de tenues de travail (garde-chasse, garde-barrière sncf etc…). La gamme des uniformes anciens est savamment réinterprétée. Ils réfléchissent aux détails, comme les boutons, les passepoils, les parementures, les dos à soufflets, les doublures et les couleurs.

Mais le style Arnys est un style quelque fois costumé, un peu trop. Et pour faire style national, il faut habiller plus que les élites. Et encore dans ce cas-ci, ce sont moins les élites que les dandys de haut niveau qui y vont. En revanche, imaginer le meilleur de leurs idées pour une distribution plus importante est un défi captivant. Arnys intéresse une quantité de personnes qui n’ont pas le budget. Alors… ?

Et selon vous, lorsqu’un tailleur confectionne un costume, doit-il faire primer sa coupe et son style, ou bien s’en affranchir, et créer ainsi un habit totalement pensé pour s’adapter au client ? Ou bien un subtil mélange de ces deux opposés ?

Alors, je dirais que le client prime. Par exemple, j’aime bien les poches en biais. Mais sur un homme, au dessus du 52, elles ont l’air ridicules. Celles-ci sont esthétiques avec une taille très pincée. Mais quand on ne peut pas affûter le tronc, alors c’est idiot, et les poches horizontales sont plus discrètes. C’est justement la problématique dandy qui ne va pas forcément à chaque fois. Il faut faire attention. Un tailleur peut avoir des marottes (cran spécial ou épaule marquée etc…) mais il faut se méfier de la morphologie.

En fait, c’est simple. Le style anglais classique, celui du ‘grand père’ est un style abouti. Certains stylistes, certains clients, certains tailleurs cherchent à remettre en cause cela. Mais c’est celui qui s’adapte au plus grand nombre. Il est une sorte de quintessence de siècles de tests, il faut avoir cela à l’esprit. Mais au cas par cas, éventuellement, on peut changer des choses…

Essayez-vous de développer un style personnel, à l’instar du cran Smalto, ou de l’épaule Cifonelli ?

Pas encore, évidemment. Mais cela évolue. Je détestais auparavant le revers type Smalto, qui est le revers des tailleurs à Paris, avec des variantes. Et depuis quelques temps, je l’utilise. Je l’ai fait développer pour ma petite mesure, uniquement en deux boutons pour l’instant, même si j’aimerais l’avoir en trois boutons.

Ensuite, sur les matières, j’aime assez exclusivement les flanelles et serges peignées. Ce sont des matières duveteuses, qui prennent moins la lumière, sont plus mats, l’inverse du brillant et du bling bling. Toujours de la soie à l’intérieur, c’est aussi une caractéristique, et des boutons en corne ou en bois. J’essaye de raffiner les détails, de me poser toujours la bonne question. C’est un travail de longue haleine.

Maintenant que vous êtes tailleur, quels services offrez-vous ? Grande mesure, demi mesure ? A quels tarifs ? Comptez-vous un jour développer une petite ligne de prêt-à-porter ?

Petite mesure faite en Italie quasi-exclusivement. J’ai trouvé un atelier qui sous-traite occasionnellement pour Kiton. Ils travaillent beaucoup à la main et possèdent une excellente flexibilité. Le nombre de modèles et les possibilités sont très importants. J’ai en ce moment en fabrication une veste d’intérieur en velours de soie, avec revers châle en soie à cravate et finitions en passementerie, ce sera magnifique.

Je voulais tenir un prix raisonnable par rapport aux 4000€ de la grande mesure. J’ai fixé mon prix de 1600 par rapport à ce que l’on trouve en prêt à porter dans les bonnes maisons. Un ami m’a dit un jour de me positionner aussi sur une offre de thermocollé par cher… J’ai pour l’instant refusé. Car vraiment ce n’est pas le même produit. Le jour et la nuit en terme de confort. Quelqu’un qui n’a jamais essayé une veste entoilé ne connaît pas ce bonheur, cette légèreté, cette douceur. Mais l’entoilé coûte. Hélas oui. Et je reste d’accord que 1600, c’est important. Alors je propose d’assurer la façon des vestes, avec des tissus que l’on m’apporte. On peut trouver pour 40€ des coupons de 3m50 de beaux Dormeuil chez Sacré Coupon à Paris. Avec cela, je facture 1350, c’est déjà un beau geste.

Quant aux pantalons, à 350€, c’est un prix parfaitement tenu par rapport aux modèles de prêt à porter. Et j’ai de beaux manteaux, pour 1400€, un investissement de long terme pour lequel on peut faire un effort. Après, comment baisser le prix de mes costumes ? En retirant la soie à l’intérieur pour une simple viscose ? En ne travaillant plus à la main et en fournissant des boutonnières machines ? Voilà des choix que j’ai du mal à faire et qui m’ennuient. Qu’en pensez-vous ? Qu’en pensent vos lecteurs ? A quel prix mettent-ils la barre ? C’est une courbe de gauss difficile. Mais c’est le commerce ça !

Pour la grande mesure, c’est au cas par cas, suivant le temps que j’ai. Je refuse de me laisser déborder par cela, et surtout de faire attendre des clients plus de trois mois.

Quant au prêt à porter. J’en rêve la nuit. Costumes à un bon prix, par ex. 1000€, jolies chemises en petits tirages, quelques survestes type Forestières en moins ringard etc… Mais pour cela, j’ai besoin d’un local et d’un peu plus de trésorerie que pour l’instant. Il faut de la patience pour ce genre de projet. Ceci dit, j’aimerai assez vite proposer quelques accessoires made in France, cravate, mailles, boutons de manchettes etc…

Où faites-vous confectionner vos costumes demi-mesure ? A quel niveau de finition peut-on s’attendre ?

Je propose vestes, pantalons, costumes et manteaux en petite mesure, made in Italie. En France, je n’ai pas trouvé le niveau de qualité que je souhaitais. L’entoilé est intégral, le travail à la main poussé, le tout avec beaucoup de finesse. Les italiens ont ça dans les mains.

Ils posent les cols à la main, rabattent les doublures de manches de la même manière ainsi que les pieds de manches. J’exécute également les boutonnières à la main ainsi que les surpiqûres intérieures. Avec du cordonnet de soie en relief, c’est fort joli.

Les boutons sont toujours en corne vernie à l’extérieur, en bois à l’intérieur sur les deux poches hautes. Les doublures sont toujours en soie, tissée par à Saint Etienne, twill ou ponge. C’est magnifique et bien plus agréable.

Les modèles sont nombreux, droits, croisés, avec diverses poches, passepoilées, en biais, plaquées avec pli creux etc… Les manteaux ne sont pas en reste, avec des modèles anciens comme le Polo Coat, avec ses grandes poches boite aux lettres (poche passepoilée intégrée dans une poche plaquée), le modèle du professeur Mortimer dans le BD.

D’où proviennent vos étoffes ? Quel choix y a-t-il ?

J’ai un choix très important. Je demande toujours au client ses envies pour réduire la palette. Cela va des étoffes d’été en 230gr aux modèles lourds en 560gr. La moyenne étant 340gr voire même 280gr.  Je propose des laines fines, tropicales, d’hiver, des cavalry twill et autres whipcord, des flanelles, avec ou sans cachemire, éventuellement de la vigogne, des serges peignées, des tweed, des sheetland, des lambswool etc…

Mes fournisseurs sont connus et reconnus : Holland & Sherry et Gorina, Dugdale Bros et Thomas Fisher, J.J. Minnis et Hunt & Wintherbotham etc… Pour les demandes hors du commun, je peux faire des recherches, notamment dans les tissus d’ameublement.

Quels modèles êtes-vous capable de réaliser ? Puis-je m’adresser à vous, par exemple, pour un pardessus, un rain coat, un blazer croisé, ou une veste Norfolk ?

Un pardessus droit ou croisé oui, dans une belle laine peignée en 780gr, avec pourquoi pas un col en velours. Un rain-coat oui, notamment, celui avec les manches raglantes, que je suis l’un des rares à proposer en sur-mesure. Un blazer oui, et au lieu des boutons dorés, nous pourrons y coudre des boutons en bois gravés avec des encres de marine. Une veste norfolk, oui avec des réserves. C’est un modèle captivant mais compliqué. Je le réaliserai entièrement moi-même. Mais vous savez, au fond, les clients viennent toujours pour un costume bleu ou gris. Hélas ou heureusement. En revanche, quand je ne peux pas, je le dis. Il ne faut pas mentir au client, rester très humble.

Quels élégants, livres, films…vous inspirent ?

Comme ouvrage, Des Modes et Des Hommes de Farid Chenoune et Le Chic Anglais, comme je l’ai déjà dit.

Films, assez peu à vrai dire, à part peut-être des films comme Gosford Park ou les productions de James Ivory. Bref, des films se situant avant ou autour de la deuxième guerre mondiale. Rarement après. Et surtout, au delà des films, les séries. Là un vrai filon. Hercules Poirot, Jeeves et Wooster (j’adore la série, mais j’ai du mal à lire les nouvelles), Brideshead Revisited et quantité d’autres productions de la BBC et d’ITV. Globalement, je suis un amoureux de la culture anglaise. Cela forge un goût, qui comme je l’ai dit n’est pas pointé forcément vers nos amis transalpins.

Mais, être tourné par goût vers des références anglaises ne facilite pas l’avancé et le goût de l’avenir. Dès lors, je reste en permanence en éveil, et scrute les nouvelles tendances. Souvent avec dégoût, mais bon. Il faut rester attentif aux évolutions et alors faire le lien entre passé et présent pour imaginer l’avenir, comme dans tous les secteurs.

J’aime beaucoup chercher dans le passé des références pour le présent, pour expliquer les usages, les démarches, les méthodes, les techniques de confection etc… Expliquer pourquoi un vêtement s’est créé comme ceci ou comme cela permet d’imaginer une suite… Cela demande beaucoup d’attention mais est une tâche passionnante !

Julien Scavini, merci à vous et merci pour votre disponibilité.

Le billet de la semaine prochaine sera donc également consacré à M. Scavini, et mettra en lumière une partie de ses travaux et réalisations. En attendant, je vous invite à visiter sans modération aucune le site de la Maison Scavini Tailleur.

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