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Je vous l’avais promis dans le métier de cordonnier-bottier en vidéo, voici donc un billet à propos des visions britannique et italienne de l’élégance.

Je me suis toujours représentés ces deux styles comme, respectivement, le vieux maître flegmatique et conservateur, et l’élève créatif, un brin tapageur, exubérant et ouvert. Ou encore comme la relation entre la peinture classique et l’impressionniste : cette première est symbole de règles, tandis que la seconde s’emploie à s’en affranchir, et propose de nouvelles interprétations.

L’élégance traditionnelle britannique est donc, vous l’aurez compris, une affaire de règles. Mais quelles sont-elles, au juste ? On peut les résumer en une sentence : il s’agit du port de vêtements et souliers spécifiques en fonction du lieu et des occasions, résultant en un strict protocole. Ainsi, il existe une nette dichotomie entre le port des vêtements et souliers en ville, en campagne, lors d’un cocktail, d’un dîner mondain, d’un évènement sportif, d’un mariage…

En environnement urbain, l’usage est de porter des richelieues noires (un soulier de cette couleur est éminemment citadin), voire sans brogue si l’on est puriste (les perforations servaient autrefois à évacuer l’eau, ‘invention’ dédiée à l’environnement rural). Concernant les vêtement, un costume généralement sombre est la norme, dont les tons et les matières varient selon les saisons (flanelle anthracite foncé, parfois noire ou bleu marine profond, en hiver, laine froide gris clair lorsque le temps est plus clément). Les chemises, quant à elles, sont blanches ou à rayures, ces dernières étant toujours très discrètes. Enfin, les cravates et nœuds papillon répondent au même soucis de discrétion.

Crédit : http://www.henrypoole.com. Angus et Simon Cundey, à la tête de la Maison Henry Poole (Savile Row).

En environnement rural, le britannique troque ses austères habits contre d’agréables tweeds, cravates club ou de chasse, et derbies. Ces derniers sont les souliers par excellence pour la campagne : elles doivent donc être de couleur brune (un derby noir est une hérésie de ce point de vue là). Leur laçage ouvert apporte une plus grande liberté de mouvement que celle conférée par le richelieu. Les matériaux utilisés pour la tige et la claque sont bien souvent du cuir gras, ou du veau grainé, qui sont très résistants, et presque totalement imperméables, ce qui est tout indiqué pour l’extérieur. Les derbies chasse par exemple, comme leur nom l’indique, ont vocation à être portés lors de la traque du gibier. Concernant les vêtements, l’anglais à la campagne porte traditionnellement un complet en tweed, ou bien simplement une veste de tweed avec un pantalon dépareillé (en flanelle gris clair, en gabardine de coton beige, en velours côtelé, qui sont par essence décontractés). Le tweed est l’étoffe rurale par excellence : imperméable (tout du moins au crachin) et chaude, elle est rugueuse comme l’environnement dans lequel elle aspire à évoluer. Initialement prévue pour la chasse, elle est aujourd’hui indifféremment portée à la campagne. Vestiges de ce loisir en déclin, les carreaux fenêtres et autres motifs dit Prince de Galles faisaient office de camouflage. Les teintes pâles si caractéristiques du tweed -vert, brun, beige…- sont des pigments naturels obtenus grâce aux lichens écossais ou irlandais. De telles couleurs amélioraient bien évidemment le pouvoir camouflant du tweed. Les attributs de ces vêtements reflètent leur usage : une patte de serrage est souvent présente au revers, ce qui permet de fermer sa veste lorsque les premiers frimas arrivent ; de plus, les poches, plaquées ou à soufflet, sont fonctionnelles et se destinent à accueillir accessoires et munitions. Concernant les chemises à présent : ces dernières sont rarement blanches, arborent parfois des rayures, et presque toujours des carreaux vichy. Enfin, les cravates sont des cravates de chasse, représentant des animaux, régimentales, ou tout simplement en tweed.

Crédit : http://www.h-huntsman.com. Mise proposée par la Maison Huntsman (Savile Row).

Crédit : http://www.h-huntsman.com. Mise proposée par la Maison Huntsman (Savile Row).

De manière générale, et traditionnellement, c’est toute la vie des élégants britanniques qui se voit régie par ces codes et règles sartoriales. Ainsi, ces dernières veulent, par exemple, que l’on arbore une jaquette, un gilet croisé, un pantalon gris à rayures tennis, des souliers noirs, une lavallière, et même un haut de forme lors d’un mariage. De même, le smoking est un habit informel, porté lors de cocktails, tandis que l’habit (aussi couramment appelé frac, ou queue-de-pie) est, lui, porté lors d’occasions formelles.

Le Duc d'Edinburgh arbore le traditionnel habit de mariage, de même que son petit-fils. Cependant, j'aurais, à sa place, laissé la jaquette ouverte.

Voici, donc, un aperçu de la vision britannique de l’élégance. Qu’en est-il des italiens, me demanderez-vous ? Ils ont pour la plupart une grande sensibilité sartoriale : en ce sens, ils sont majoritairement au fait du protocole et des règles. Cependant, ils les brouillent, les chamboulent, s’en amusent, mais, paradoxalement, en ont le plus grand respect. Les transalpins aiment amener en ville ce qui est porté à la campagne : tissu aux motifs Prince de Galles, richelieus bruns, parfois avec des brogues, par exemple. Ils jouent également avec les couleurs -plus vives que leurs homologues élégants-, et avec les coupes et proportions différentes. Plus ajustées, elles reflètent un désir de troquer une partie du confort contre une meilleure impression esthétique. Il en est de même concernant les souliers : si les britanniques sont mondialement connus pour leur cousu goodyear (et norvégien à une moindre échelle) à la résistance à toute épreuve, les italiens emploient surtout le cousu blake, plus fin, moins pataud, et donc plus plaisant physiquement, mais bien plus fragile. De plus, il ne peut pas être ressemelé. Il est évident qu’ils se soucient bien plus de l’apparence de leurs atours, ce qui n’est parfois pas plus mal, car les coupes anglaises sont parfois très amples. Il faut avouer que leurs mises sont très souvent réussies et seyantes, mais que l’on tombe parfois dans le m’as-tu vu. Ils apparaissent, à cet égard, comme des explorateurs de style. Après tout, Marco Polo ou Christophe Colomb n’étaient-ils pas italiens ?

Crédit : Scott Schuman. Des archétypes de l'élégance italienne et britannique, face à face.

Au final, à quoi est due cette différence si grande de vision de l’élégance ? Selon moi, elle résulte fondamentalement de cultures et de religions presque diamétralement opposées. Je précise tout de même qu’il ne s’agit pas de les juger -je respecte pareillement ces deux pays, leur culture et leur appréhension de l’élégance-, mais d’avancer de possibles explications.

Le Royaume-Uni, comme vous le savez, est un pays protestant (plus précisément, anglican). Pour résumer, cette religion prône ce que l’on appelle l’ascétisme, ou si vous préférez, l’austérité ; elle considère que l’homme trouve son salut auprès de Dieu en grande partie grâce à la réussite économique personnelle. Ainsi, l’accumulation de capital à des fins somptuaires est extrêmement déconseillée, au profit d’un réinvestissement. Voilà ce qui expliquerait en partie, de mon point de vue, l’émergence d’une vision de l’élégance régie par des codes et règles imposant des habits neutres, voire austères, et également l’emploi de matériaux et de constructions davantage durables. Autre facteur pouvant expliquer ce penchant : l’on qualifie souvent les anglais de flegmatiques, et c’est une humeur qui aurait bien pu donner naissance à des mises aussi sérieuses et régentées.

A l’inverse, l’Italie étant un pays catholique, la démonstration de ses richesses personnelles n’est pas un problème moral, pas plus que les dépenses somptuaires. Il suffit de comparer les décorations des églises protestantes et catholiques pour s’en rendre compte. L’austérité vestimentaire y fait figure de soldat inconnu, au profit de couleurs vives, d’audace, parfois d’excentricité. Peut-être est-ce, à l’inverse de l’Angleterre, le reflet de l’humeur souvent exubérante, moins rigide, de sa population ?

Mais, aujourd’hui, force est de constater que le paradigme de la mode a balayé d’un revers de la main toutes ces règles et tous ces codes ancestraux. Nul ne les connaît plus : on porte des derbies noires sans se douter que c’est incohérent, on enfile un smoking en pensant se vêtir d’un habit formel, on porte des carreaux Prince de Galles en ville, sans même savoir qu’ils sont à vocation rurale… Face à ce naufrage sartorial, nous nous devons d’être les dépositaires de ce savoir et de cette culture. Tout élégant, par la recherche de fond, se doit de les connaître. Et surtout, à l’instar de l’art, il est nécessaire maîtriser les règles pour ensuite pouvoir flirter avec leurs limites, voire les outrepasser : Pablo Picasso commença à dessiner de manière figurative, pour ensuite s’employer à se jouer des codes et des règles. Les respecter, ou vous en affranchir, est un choix qui doit vous appartenir. Il doit être fait selon votre sensibilité, votre culture, et surtout, votre envie : il ne s’agit pas ici de faire le procès de l’une ou l’autre des visions de l’élégance présentées ici. Bien au contraire, il s’agit de faire comprendre que contourner les règles sartoriales est tout à fait acceptable, pour peu qu’on ait conscience du vénérable protocole. Il faut également que ce soit un acte réfléchi et cohérent. La cohérence est clé. Idéalement, la cohérence de votre mise doit refléter votre cohérence intellectuelle.

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