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Aujourd’hui, j’ai le plaisir de publier un billet de lecteur, celui de Raphaël Sagodira. Selon lui, et comme je le défends régulièrement dans ces colonnes, l’élégance doit dépasser le simple vêtement mais aussi le beau. Il évoque le personnage de Jacques Brel afin d’illustrer ses propos.

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Pour une élégance humble

Un exercice de mauvaise foi écrit par un type en pince col

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Avant tout, je dois vous avouer que tout a commencé un jour où l’on m’a vexé.

Ce jour-là, je parlais avec une grande dame qui m’offre régulièrement des loukoums, du thé et les récits de sa jeunesse, les années soixante. Moi? J’ai tête qui dodeline sur les napperons brodés de ses fauteuils en velours.

Effectivement, j’adresse par avance toutes mes excuses aux ultra-hypes : s’il vous plait, vous qui vous êtes égarés sur ce blog, passez votre chemin : ici il ne sera guère question ni des dernières killer shoes ni même de la dernière veste à la mode. Ici, en réalité, j’invite le lecteur à utiliser son service à thé empire, et à se servir quelques scones à la vanille faits maison. Le sujet que je vais tenter de développer ici ne sera guère in, et vous ne pourrez en parler en brunchant dans le Marais, dimanche.

Je disais que cette dame m’avait vexé. En effet, elle me parlait souvent de feu son mari et, ingurgitant mon thé à la cardamome, j’acquiesçais. Elle me racontait combien elle l’aimait et, bien sur, combien il était élégant, dans son complet croisé, quand il arrivait avec sa Ford grise, pour l’amener au bal. Comment, même âgé, il saluait les femmes dans la rue, en se découvrant la tête de son éternel feutre un peu décoloré. Elle me racontait un homme élégant qui avait deux ou trois costumes par saison et autant de paires de souliers.

Un costume bleu ou gris en hiver, un costume marron ou bleu pastel en été. Une paire de chaussures noire, une paire de chaussures marron. Rien de plus.

"Et les pochettes ?" me suis-je enquis un jour, sortant de ma torpeur, le doigt posé sur la poche poitrine de mon veston. "Oh, non, il n’en portait pas, pour lui c’était du chiqué, tout ça". Quelques instants plus tard, en fermant la porte de l’immeuble haussmannien, en bas, dans la rue, je me suis gratté le crâne, un peu sonné par cette sentence, dite avec le sourire, mais cruelle quand même, tombée comme un couperet. Moi qui avais la tête pleine d’idées prétentieuses de l’élégance, je découvrais la dichotomie qui peut exister entre le beau et l’élégant.

Et je crois que c’est à ce moment que j’ai réalisé que la vraie Elégance devait être humble. Certains, aveuglés par le glaçage de leurs chaussures, n’en ont jamais vu. Forcément, on ne voit pas grand-chose à force de se regarder.

Permettez-moi d’arrêter immédiatement ceux qui, parmi vous, s’imaginent que ceci est un traité de Sprezzatura. Cette dernière est une tromperie, un artifice des cours Italiennes du XVIème siècle, quelque chose que pratiquèrent les courtisans, les laquais. Comment imaginer que des types qui font semblant d’être courtois, pour obtenir les faveurs d’un Prince, puissent-être élégants?

Quant à sa forme moderne, regardez ces types ridicules, qui, n’assumant pas le soin qu’ils portent à leur mise, semblent hurler à l’intérieur en vous parlant, brûlant de vous montrer leur cravate et de glapir que le petit pan dépasse.

Comment dire cette Elégance Humble? Je crois qu’il faut décrire ceux qui l’incarnent le mieux. Ici je fais le choix de présenter un homme que je juge élégant, en tout et pour tout, bien que ce choix frise la provocation.

Ici, mon avatar de l’élégance sera Jacques Brel.

Jacques Brel est né en avril 1929 à Schaerbeek (à vos souhaits). Fils d’un industriel Belge du carton, il refusera de se laisser enfermer dans une boite et hésitera entre plusieurs professions : cordonnier, éleveur de poules ou chanteur. Pas de bol pour les poules, ce sera la chanson. Il commence à se produire en Belgique en 1950. Rapidement, l’opportunité d’enregistrer un disque le poussera à partir faire carrière à Paris en 1953, pour chanter au café «Les Trois Baudet».

En partant, il laisse derrière lui le ciel flamand, le dernier terrain vague qu’est la mer du nord, et surtout Madeleine, Marieke, Mathilde, celle qu’il aime et qui s’appelle vraiment «Miche». Il dira, bien plus tard, que le plus dur, pour un Belge, n’est pas tant de conquérir Hong Kong, mais de quitter la Belgique.

Commence alors à Paris une longue période à bouffer de la vache enragée, dans une petite chambre de Pigalle, qui fera dire à Brel que « [s]a carrière commença pendant cinq ans ». En 1956, Quand on a que l’Amour le révèle au grand public. S’en suivra une carrière jalonnée de succès, lui valent les faveurs du public : La valse à mille temps, Ne me quitte pas, Les Flamandes (1959), Marieke (1961), Le Moribond, L’Ivrogne, Les Prénoms de Paris, Madeleine, Les Biches, Le plat pays, Rosa (1961-1962), Les vieux (1963), Ces gens là, L’Âge idiot, Les Désespérés (1965), Mon enfance, Le Cheval, Mon père disait, Les Bonbons, La Chanson des vieux amants (1967), Vesoul (1968), Jojo (1977), la liste est très longue ! Jacques Brel enchaîne les tournées, les spectacles, les disques, au détriment de sa santé et avec une fièvre peu commune.

Arrivé à l’acmé de sa carrière, en 1966, il fait ses adieux à la scène, à l’Olympia.

Sur les planches, un homme en costume noir, peu de lumière. Son visage se tord, transpire, montre ses dents, les sourcils s’élèvent, les rides se marquent une dernière fois, pour expier tout ce qu’il a à dire.

Après une carrière au cinéma, il abandonne l’Europe et se retire aux Marquises, en 1974, où il restera jusqu’en 1977, année de son retour à Paris et de son dernier album. Il décèdera le 09 octobre 1978, à Bobigny.

Trente cinq ans que tu es parti Jacky. Toi et tes bras et tes dents trop grandes, ton air constamment paumé, ton plat pays qui fait ruisseler ton front quand tu parles de Frida la Blonde.

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Jacques Brel arrivant à Paris, source : BARLATIER, Pierre, Jacques Brel, ed. Solar, 1978, Paris, mis en images par BERNARD André.

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Je t’imagine jeune, la vingtaine, déjà malingre et dégingandé, impeccablement peigné, nerveux sur le trottoir, touchant dans un costume neuf, avec tes lilas pour Madeleine, du temps où l’on offrait encore des fleurs à un rendez-vous. Ou peut-être apportais-tu des bonbons? L’été, à moitié nu, entouré par ses flamands taiseux, que le deuil habille

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Jacques Brel avant un tour de scène, en costume prince-de-galles ; source : BARLATIER, Pierre, Jacques Brel, ed. Solar, 1978, Paris, mis en images par BERNARD André.

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Je t’imagine chez l’Eugène, ou chez la Montalan, les frites, le cœur bien au chaud, les yeux dans la bière et puis entouré d’un nuage de fumée de tes gauloises, tes éclats de rires et tes grands yeux graves. A la ville en pull à col roulé, pantalon à pinces et blouson en cuir. Un vrai "gars" de la Belgique, franc, rigolard, bruyant, l’oeil qui rêve d’une Madeleine et la bande de copains. Sous les tours de Bruges et Gant, prêt à montrer ton cul aux notaires qui sortent de l’hôtel des Trois Faisans.

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Jacques Brel à l’Olympia Source : lastfm.fr

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Puis vint le temps de l’Olympia. Eternelles chemises blanches, boutons de manchettes discrets, sur scène en complet veston noir, l’emmanchure basse, un peu trop grand -comme toi d’ailleurs- ainsi qu’une cravate des années soixante et un noeud double. Tout est mis en scène pour faire oublier ton corps, que l’on ne voit que toi, qu’elle ne t’a laissé que tes dents, tes pommettes saillantes et tes yeux où l’on devine une émotion qui bouleverse, qui chavire l’âme.

Tu es devenu adulte, mûr, enfin.

Ton regard tranquille des vieilles villes parcourt la scène de l’Olympia. Ils t’ont rappelé et tu es revenu. En peignoir éponge. Tu t’en fiches, tu ne lances pas tes chemises à la foule.

Jamais tu n’aurais pensé à mettre des costumes flamboyants venus du meilleur tailleur parisien pour exister, pour que l’on te voit à la télévision. Tu fais tes adieux. Loin d’un Gainsbourg qui appelait les journalistes sur son lit d’hôpital, tu pars pour les Marquises, avec un nénuphar dans la poitrine. C’est le vent du nord qui portera ton corps en terre, face à la mer.

Si la chanson décrivait tes quarante premières années, quand tu étais un jeune homme un peu trop maladroit, le cinéma te décrivit tel que tu fus : solaire, aventurier, volontaire, un peu naïf, mais un homme, sans colifichets, qui se satisfait de peu.

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Source : BARLATIER, Pierre, Jacques Brel, ed. Solar, 1978, Paris, mis en images par BERNARD André.

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La véritable élégance, comme l’avait compris Jacques Brel, est ailleurs. Lui savait. Il savait qu’il n’y a rien de plus abject que la vulgarité de ces gens là, pour qui l’argent est tout. Qu’il faut vivre autre chose. Quelque chose de plus riche qu’une collection de vêtements. De plus profond, de plus vrai.

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Jacques Brel et Georges Brassens

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Ceux qui en doutent devraient se pencher sur le cas de George Brassens -que je n’ose qu’évoquer, tant j’ai peur de trahir la mémoire d’un homme qui détestait qu’on le catégorise, et plus encore que l’on parle de lui.

Certains d’entre vous ne seront pas d’accord avec moi, arguant que Brel jouait toujours le rôle du pleurnichard, de celui qui a raté, de celui dont on rit, du couillon du village. Le principal intéressé aurait rétorqué du bout des dents qu’« un homme qui ne pleure pas est une bête ».

Jacques Brel is alive and well and living in Paris !

Raphaël Sagodira

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