Il y a quelques semaines, une contre-inspiration de la semaine à charge contre André Rieu m’a valu quelques critiques. Cette controverse est heureuse car elle me permet une transition aisée vers un sujet que j’avais à cœur de traiter depuis un moment déjà : l’intellectualisation dans l’élégance.

Dans ce billet critiquant l’homme d’affaire néerlandais, certains ont cru à tort que je pilonnais les positions de la culture populaire. C’est faux. Je m’insurgeais, et m’insurge toujours, contre la vacuité. C’est le cas chez Rieu où les œuvres sont vidées de leur substance. On ne peut alors plus rien en tirer intellectuellement. Les grands morceaux du répertoire classique ou romantique y sont en effet joués par un orchestre réduit et surtout isolés des autres mouvements de la symphonie à laquelle ils appartiennent, devenant ainsi triviaux. Il en va de même des musiques de film comme celle du Parrain de Francis Ford Coppola qui ont été jouées et dont la moindre référence aux œuvres cinématographiques auxquelles elles se rattachent est inexistante.

Dans ce cas, le seul but des concerts est de faire appel à l’instinct primaire du spectateur, laissant de côté son intelligence et sa culture, afin de remplir les salles. Je trouve ce genre d’œuvre dangereux dans le sens où elle cantonnent l’Homme dans sa condition d’animal dénué de Raison et seulement capable de ressentir.

_

L’instinct contre l’intellect, l’animal contre l’Homme

André Rieu n’est qu’un exemple parmi d’autres. Ils sont en réalité innombrables ! Un très grand nombre de superproductions hollywoodiennes sont concernées. Elles ont en effet tout intérêt à ce que le scénario n’exclue personne. Un objectif honorable mais dans le seul but que le film soit rentable. Les plus basses ficelles émotionnelles sont tirées sans faire une seule fois (ou si peu) appel à l’intelligence et à la culture du spectateur. Le scénario, lissé et extrêmement pauvre, tient dans un mouchoir de poche. Ne mentionnons pas non plus, dans une toute autre catégorie, les émissions de télé-réalité qui abrutissent le téléspectateur et ne contribuent pas, loin s’en faut, à son ascension intellectuelle.

Ces œuvres (bien que le terme soit impropre au dernier exemple) ne peuvent être intellectualisées, au sens où plus aucune substance ne peut en être tirée, où elles ne se prêtent plus qu’à la seule lecture émotionnelle. A l’inverse, il existe des créations dont la richesse est incroyable car se prêtant à divers niveaux de lecture : sociologique, historique, économique, scientifique, etc. De plus, l’émotion y est suscitée mais n’est plus le seul et unique moyen de capter l’attention de l’Homme.

Je trouve d’ailleurs l’usage de faire appel à l’instinct primaire du spectateur très dégradant, et ce en deux sens. Tout d’abord car il est insultant de supposer que, par défaut, monsieur-tout-le-monde ne souhaite pas s’élever, le cantonnant de ce fait dans un état de léthargie intellectuelle. Deuxièmement, au sens où faire appel à l’instinct primaire de quelqu’un le dégrade en quelque sorte de sa condition d’Homme.

Ne vous méprenez pas. Ceci n’est pas un réquisitoire contre la culture populaire. C’est au contraire un réquisitoire contre l’abrutissement de l’Homme et son maintien dans une condition de servitude où l’instinct règne. L’intellectualisation me semble être la clé pour s’élever.

Intellectualiser ne signifie pas être snob. En effet, cette entreprise efface la distinction entre culture populaire et culture cultivée puisque s’intéressant aux œuvres riches et profondes. Or, ces dernières se trouvent dans chacune de ces deux cultures tout comme les créations les plus vaines et arides.

_

Intellectualisons sans préjugés

J’avais déjà cité des œuvres étrangères à l’univers de l’élégance classique dont la profondeur est remarquable. Il s’agissait des créations de M. Miyazaki et du studio Ghibli. Mais l’exemple est loin d’être isolé.

Ainsi, les sept tomes d’Harry Potter peuvent être lus sur plusieurs niveaux. Il est en effet possible de percevoir une critique politique et sociologique du Royaume-Uni. La preuve en est, ce monument de la culture populaire fait l’objet d’un cours…à Sciences Po, fief de la culture cultivée, sous le titre "Harry Potter de J. K. Rowling, approche littéraire, psychanalytique et politique" ! Continuons avec certains Comics comme Batman, dont le personnage est d’une grande richesse. Citons en outre une série télévisée américaine récente, Breaking Bad, diffusée sur AMC. Sa complexité remarquable est digne des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature et du cinéma réunis, avec une pléthore de thèmes abordés, de la mégalomanie en passant par la mort ou encore la descente aux Enfers. Et que dire de la série des jeux vidéos Grand Theft Auto (GTA) dont la violence et le langage ordurier sont en réalité une formidable satire de la société et du rêve américains, avec de nombreuses références culturelles ou historique ? Encore faut-il les saisir…

_

Une ascension pouvant être démocratisée

C’est là que le bât blesse. Intellectualiser n’est pas à la portée de tous. En effet, une certaine culture est nécessaire et il existe de fortes inégalités pour y accéder, certaines familles possédant un capital culturel à léguer à leurs enfants, ce qui est d’autant plus vrai dans les milieux aisés. Si l’obtention d’un bagage culturel reste toujours un effort pour ceux qui n’en ont pas été dotés, cet effort me semble de moins en moins douloureux et donc de plus en plus réalisable. En effet, Internet permet à ceux qui le désirent d’accéder au savoir. On peut y lire la presse, française ou étrangère, consulter à tout moment des encyclopédies et des dictionnaires, écouter la radio, lire des tribunes d’intellectuels, parfois accéder à des cours sur les sites d’universités…et ce, gratuitement !

Tout juste manque t-il une véritable volonté de la plupart des personnes manquant de culture d’y accéder. Une réticence qui choque alors que cette dernière n’a jamais été aussi accessible dans l’Histoire de l’Humanité. Ceci constitue pourtant une chance immense. Alors que les possibilités sont infinies, qu’il suffit de taper des mots clés dans les moteurs de recherche pour épancher notre soif de savoir et satisfaire notre curiosité, beaucoup préfèrent encore s’abrutir devant Secret Story. J’avoue que la raison ne cesse de m’échapper.

Intellectualiser me semble plus nécessaire que jamais. D’une part car les œuvres dont les niveaux de lecture sont nombreux risquent d’être pris au premier degré sans recul ni bagage culturel nécessaires. Reprenons la série télévisée Breaking Bad ou les jeux vidéos Gran Theft Auto qui, sans ces derniers, deviennent des apologies du trafic de drogue, du grand banditisme et de la violence. D’autre part, car l’élévation intellectuelle de l’Homme me semble être une des problématiques philosophiques les plus fondamentales. Cela pose la question du but de l’être humain sur Terre. Doit-il passer ses journées à se divertir grâce à des créations qui ne peuvent être intellectualisées et qui font appel à l’instinct le plus primaire, le rabaissant ainsi à sa condition d’animal ? Ou bien doit-il aspirer à plus et tenter de s’extraire de cette dernière ?

Pour l’élégance telle qu’elle est définie dans ces colonnes, la question est tranchée. La capacité à intellectualiser y est cardinale puisqu’il s’agit de voir au-delà des apparences. Elle sous-tendait la plupart de mes billets, la voici désormais pleinement explicitée. Intellectualisons !

About these ads