Cette semaine, j’aimerais partager avec vous un
passage d‘Un amour de Swann (édité en 1916) de Marcel Proust, à propos de la sonate de Vinteuil et de sa fameuse "petite phrase". Il est difficile de définir quel morceau ou quel compositeur a inspiré Proust, mais la façon dont ce dernier décrit les sensations qui s’emparent de Charles Swann pour Odette de Crécy lorsqu’il écoute la sonate est telle que le passage revêt une dimension presque universelle. La vérité qui habite la prose poétique de l’écrivain est telle qu’elle transforme ce passage en un joyau de littérature et de musicologie.
"[Swann] lui demandait de jouer à la place [de la Valse des Roses ou Pauvre Fou de Tagliafico] la petite phrase de la sonate de Vinteuil [...]. La petite phrase continuait à s’associer pour Swann à l’amour qu’il avait pour Odette. [...] Et souvent, quand c’était l’intelligence positive qui régnait seule en Swann, il voulait cesser de sacrifier tant d’intérêts intellectuels et sociaux à ce plaisir imaginaire. Mais la petite phrase, dès qu’il l’entendait, savait rendre libre en lui l’espace qui pour elle était nécessaire, les proportions de l’âme de Swann s’en trouvaient changées ; une marge y était réservée à une jouissance qui elle non plus ne correspondait pas à aucun objet extérieur et qui pourtant, au lieu d’être purement individuelle comme celle de l’amour, s’imposait à Swann comme une réalité supérieure aux choses concrètes. Cette soif d’un charme inconnu, la petite phrase l’éveillait en lui, mais ne lui apportait rien de précis pour l’assouvir. De sorte que ces parties de l’âme de Swann où la petite phrase avait effacé le soucis des intérêts matériels, les considérations humaines et valables pour tous, elle les avait laissées vacantes et en blanc, et il était libre d’y inscrire le nom d’Odette. [...] A voir le visage de Swann pendant qu’il écoutait la phrase, on aurait dit qu’il était en train d’absorber un anesthésique qui donnait plus d’amplitude à sa respiration. Et le plaisir que lui donnait la musique et qui allait bientôt créer chez lui un véritable besoin, ressemblait en effet, à ces moments-là, au plaisir qu’il aurait eu à expérimenter des parfums, à entrer en contact avec un monde pour lequel nous ne sommes pas faits, qui nous semble sans forme parce que nos yeux ne le perçoivent pas, sans signification parce qu’il échappe à notre intelligence, que nous n’atteignons que par un seul sens. [...] Et comme dans la petite phrase il cherchait cependant un sens où son intelligence ne pouvait descendre, quelle étrange ivresse il avait à dépouiller son âme la plus intérieure de tous les secours du raisonnement et à la faire passer seule dans le couloir, dans le filtre obscur du son!".
Marcel Proust décrit la sonate de Vinteuil, qui est très sûrement de style Romantique, comme une drogue (le mot "anesthésie" renvoie aux substances opiacées ; et "véritable besoin" et "étrange ivresse" font référence à l’addiction qui en découle). Il semble par ailleurs considérer que la musique est forcément abstraite, puisque la musique "échappe à l’intelligence" dès lors qu’elle passe dans "le filtre obscur du son". Ces sentences ne sont toutefois pas universelles, puisque les morceaux hypocritiques, ou "à programme", comme la Symphonie Fantastique de Berlioz, versent dans le descriptif, et la mélodie n’a pas pour vocation première, telle un archet, de venir faire vibrer la corde humaine de l’émotion. En outre, Proust touche du doigt la vocation sacrée de la musique : il dit d’elle qu’elle est "une réalité supérieure aux choses concrètes", et qu’elle nous amène à l’orée "d’un monde pour lequel nous ne sommes pas faits", un monde inexplicable, ineffable, dans lequel les sentiments que le morceau nous inspire "ne correspondent à aucun objet extérieur". Pour l’écrivain, la musique touche au sublime: elle est l’interface entre le sacré et le profane. Elle revêt une dimension qui est intellectuelle, mais qui est surtout éminemment spirituelle puisqu’elle "efface le soucis des intérêts matériels". Enfin, Proust évoque tout simplement le plaisir, un plaisir "imaginaire" tellement intense qu’il se transforme en "jouissance" lorsque la petite phrase à la signification si personnelle apparaît au milieu de la mélodie.
La musique telle que la voit Proust correspond aux valeurs de l’élégance que sont notamment l’hédonisme et la recherche d’une signification supérieure.
Je vous souhaite une excellente fin de semaine.
Qu’est-ce donc qu’un lettré qui ne prend pas garde aux lettres elles-mêmes ?
Le texte, que vous citez, ne serait-il pas lui-même musical ?
Des rythmes ternaires partout…
En particulier au noeud de l’extrait, ici :
"De sorte que ces parties de l’âme de Swann // où la petite phrase avait effacé le soucis des intérêts matériels,/ les considérations humaines /et valables pour tous,// elle les avait laissées vacantes/ et en blanc,/ et il était libre d’y inscrire le nom d’Odette."
Ici, on peut assimiler le rythme à l’outil rhétorique souvent utilisé à l’âge classique : plus on avance, plus les groupes se font long ce qui provoque d’une part un effet d’attente quant au dernier comportant toujours l’information la plus intéressante (suspens) et d’autre part un effet d’accélération, les groupes sont égaux syntaxiquement parlant mais inégaux métriquement, aussi presse-t-on la parole pour que leurs lectures durent le même temps.
Bref, le texte regorge de musicalité et ça n’est sûrement pas un hasard !
Les mots ne sauraient simplement comporter leurs sémantismes propres, une fois assemblés en phrase, leurs places, leurs compositions, leurs segmentation transcendent leurs sémantismes basiques.
Bien cordialement.
Ps : mon commentaire ( on peut se demander de quel texte, de votre article ou de l’extrait de Proust) n’est en aucun cas une critique, cela m’a juste littéralement sauté aux yeux. Il faut croire que mes études commencent à porter leurs fruits.
On perçoit ici votre veine toute littétaire (et peut-être khâgneuse ?) dans cet hommage au grand maître, même si je ne suis pas entièrement convaincu par votre conclusion ("valeurs de l’élégance que sont notamment l’hédonisme…")
Bonjour GduG,
Ancien préparationnaire, oui, mais pas de khâgne.
Amicalement,
LPDE