Comme vous le savez, je publie chaque semaine mes inspirations, à l’occasion desquelles je vous propose le plus souvent une mise, que ce soit la mienne, ou celle de quelqu’un d’autre. A cette occasion, il arrive que vous montriez votre désaccord avec la mise suggérée, du fait de certains accords de couleurs, de motifs, voire du choix des vêtements portés (je pense notamment au denim) : je vous suis toujours extrêmement reconnaissant, d’une part, de créer de passionnants débats ; d’autre part, vous avez entièrement raison de souligner ces originalités, car ce sont pour la plupart des partis pris. Fort de vos remarques, plusieurs interrogations me sont venues à l’esprit. Si les entorses sartoriales sont souvent considérées comme des prérequis pour accéder à un style personnel, ont-elles cependant entièrement leur place au sein de l’élégance classique ? Et, également, dans quelle mesure peut-on adopter un parti pris sans pour autant quitter le paradigme de l’élégance ?

© Le Paradigme de l'Elegance - Inspiration de la semaine du 24 Septembre 2010. Exemple d'un parti pris : port d'un pantalon de Nîmes dans une mise de week-end.
Pour répondre à cette première interrogation, j’imagine souvent les protocoles régissant l’élégance comme constituant une véritable fondation sur laquelle tout élégant doit se construire. Comment, en effet, espérer s’habiller de manière réfléchie et cohérente sans connaître l’histoire du vêtement, ni les règles s’appliquant à son port ? Ce sont donc deux impératifs, légitimés par leur ancienneté et la tradition qui s’y rapportent. De ce fait, ils constituent des repères plus que rassurants, tant pour le néophyte que pour l’élégant aguerri.
Une fois la fondation structurée, l’élégant peut se targuer d’avoir une connaissance étendue des protocoles de l’élégance. Il peut ensuite se bâtir comme il le souhaite. Plusieurs choix s’offrent alors à lui. Suivre stricto sensu les convenances est une solution honorable, qui a le mérite de garder des repères rassurants, mais aussi de ne pas risquer la faute de goût, ni de tomber dans la vulgarité. En revanche, ce strict respect peut conduire à un résultat terne et fade. La parade est donc de prendre parti par rapport à ces règles. Il convient cependant de distinguer deux types de parti pris : le premier est de ne point en déroger, en jouant seulement sur les couleurs et les motifs ; le second consiste à batifoler avec leurs limites, voire à y contrevenir (en portant, par exemple, un pantalon de Nîmes, ou des richelieues brunes en ville). Si le premier combine les avantages des deux extrêmes -une certaine ‘originalité discrète’ moins fade, limitant les potentielles fautes de goût sans toutefois s’en affranchir-, le second apparaît comme un véritable Graal, but souvent ardemment convoité mais bien peu atteint par les élégants. Il permet d’obtenir un style personnel et intemporel mais qui, entre des mains inexpérimentées, peut vite tourner au vulgaire et au ridicule. Mais, si le péril est grand, le mérite n’en sera que plus important. Prenez Giovanni Agnelli, "l’Avvocato" , qui, en tant qu’élégant averti, transgressait de nombreuses règles sartoriales. Il lui arrivait de porter, par exemple, des chemises button-down Brooks Brothers avec une cravate, tout en en boutonnant le col ; ou bien, de porter sa cravate par-dessus son sweater. Il attachait sa montre par dessus sa manche de chemise. Enfin, il portait parfois des souliers d’alpinisme avec ses costumes. De véritables hérésies raisonnées !
On peut considérer ces trois possibilités comme des étapes cumulatives et mélioratives : respecter les règles, puis prendre des libertés tout en restant dans leur champ, et, enfin, s’affranchir de certaines. Il me semble cependant que plusieurs conditions doivent être remplies avant de pouvoir prétendre à gravir ces échelons. Tout d’abord, et bien évidemment, il faut avoir conscience de ces entorses. Il est également nécessaire de pouvoir les justifier de manière cohérente : il faut, pour cela, connaître les protocoles, ainsi que l’histoire du vêtement. Nous retrouvons, une fois encore, la nécessité de faire primer le fond sur la forme. Au vu de cette obligation de sens, la troisième et dernière ‘étape’ n’est pas obligatoire. En effet, la transgression pour la transgression n’apporterait que vacuité et vulgarité. Mieux vaut donc, s’il on ne possède pas ces connaissances sur le moment, laisser cela aux élégants chevronnés qui en ressentent le besoin.
Mais, jusqu’à quel point la transgression des protocoles est-elle possible sans quitter le paradigme de l’élégance ? Cette question devait être posée. En effet, peut-on accepter, même si la personne le justifie de manière cohérente, une tenue complètement loufoque du point de vue des conventions ? Quelle est la limite ? Peut-on accepter, par exemple, quelqu’un portant un pantalon en velours côtelé avec une jaquette ? Non, assurément : l’entorse se doit d’être infime, tout en ne remettant pas en question l’ensemble du paradigme. En complément de cela, je serais également tenté de répondre qu’il faut décider au cas par cas. Il me semble, en effet, qu’outre la nécessaire justification des entorses sartoriales, il faut que ces dernières soient proportionnelles à la force de caractère de l’élégant, bien que ce soit du simple bon sens. Ainsi, une mise légèrement originale sera bien mieux portée par quelqu’un d’excentrique, que par une personne au tempérament plus discret.
Plus fondamentalement, l’élégance est tiraillée entre conservatisme et progressisme, entre règles et relativisme. Trop de conservatisme mènerait assurément à une sclérose de l’art sartorial. En revanche, un relativisme absolu n’est pas souhaitable non plus. Comme énoncé précédemment, tout ne peut être accepté sous prétexte de justification des entorses sartoriales opérées. Ceci mènerait en effet à une véritable cacophonie, et serait la porte ouverte à toutes les fenêtres.

Tom Ford (à droite) : entorse sartoriale véritable, ou ignorance et mauvais goût ? Je vous laisse deviner.
Mais, au final, toutes ces règles, tous ces protocoles, aussi nobles et admirables soient-ils, ne sont-ils pas anachroniques ? On pourrait le penser, puisque la société actuelle n’en a cure. Vous imaginez alors bien qu’absolument personne, mis à part les élégants avertis, ne saura faire la différence entre une entorse sartoriale difficilement construite et réfléchie, et une ignorance bien réelle du protocole. Alors, à quoi bon continuer ? Plusieurs raisons me semblent essentielles. Tout d’abord, l’amour et le respect des traditions et de l’histoire. Ensuite vient la furieuse envie de se battre pour un idéal en déclin. Mais aussi, et tout simplement, pour s’habiller afin de se faire plaisir : en effet, on oublie trop souvent la notion de bonheur lorsqu’on parle d’élégance. Celle-ci, en dépit des apparences, n’est pas un carcan, pas plus qu’une collection de règles poussiéreuses. C’est la fondation d’un principe de vie, pour reprendre mes précédents termes. Alors, prenez des partis pris sartoriaux, mais surtout, soyez heureux d’être élégant.


Les règles ne sont qu’un repère, si elles redevenaient lois comme dans la première moitié du siècle dernier, alors il faudrait absolument les détruire. Pour emprunter au vocabulaire juridique, c’est l’esprit et non la lettre de la règle qui devrait nous importer. Du reste l’histoire de sa construction apporte souvent bien plus à l’élégant que l’énoncé définitif de la règle elle-même. Comme vous le soulignez, elles sont une fondation, c’est le point de départ et non la destination finale. Faisons plutôt confiance à votre œil, car comme le disait si malicieusement Jules Renard : "je ne réponds pas d’avoir du goût, mais j’ai le dégoût très sûr".
Merci de cet article remarquablement construit et très clair.
"Le bonheur de s’habiller", l’élégance entendue comme "un principe de vie" : c’est tellement vrai.
Ces thèmes mériteraient que vous les développiez dans de prochains billets.
Amitiés.
Bonjour cher Chouan,
Merci pour ce conseil que je ne manquerai pas de suivre !
Amitiés
« Enfin, il portait parfois des souliers d’alpinisme avec ses costumes. De véritables hérésies raisonnées ! »
Non. C’étaient des chaussures orthopédiques, l’Avvocato ayant une jambe paralysée.
Bonjour Jacob,
Désolé pour cette impardonnable ignorance, et merci à vous d’avoir pointé cette erreur.
Bonsoir,
aucune ignorance de votre part, agnelli chaussait bien des chaussures de montagne et non pas des chaussures orthopédiques avec ses costumes.
pour en revenir au sujet de votre billet, comme toujours en matière d’élégance, il s’agit finalement de trouver le bon équilibre.
franck
Bonsoir
Merci pour cet article. C’est assez amusant. Ce week end, je me suis posé cet question, et voici mes conclusions
A titre personnel, je préfère "suivre" les règles, m’évitant ainsi un certain nombre de fautes de goût.
Ce qu’on peut reprocher aux règles, c’est de ne laisser que peut de place à l’originalité. En ce qui concerne l’élégance, je trouve qu’il est aisé d’être original, tout en suivant les principes.
- Tout d’abord sur les couleurs. Bon nombre de couleurs sont évitées (violet, rose…). Sans sortir des sentiers battu, il y a là quelles pistes à explorer
- Ensuite, sur les souliers. A mon avis, on peut énormément les personnaliser. On peut les glacer, les patiner…
- Enfin, avec l’ensembles des vêtements mis à notre disposition, un nombre considérable de combinaisons sont possibles (sans parler des couleurs), tout en gardant des règles d’association…
Respecter les règles, c’est aussi respecter les autres (évitons de faire saigner leurs yeux^^). Par exemple, je me vois mal aller à l’Elysée vêtu d’un jean et d’un polo. En revanche, quand je suis "seul", j’avoue ne pas prêter une énorme attention aux circonstance. Cela ne me gène absolument pas d’aller en ville, un mardi, avec des souliers marron. Je laisse ces exigences à nos amis britanniques^^
Je pense que les règles, au lieu de nous enfermer, ou offrent au contraire un large choix. Rien n’empêche d’apporter des modifications. Mais je pense qu’elles doivent être discrètes, et justifiées esthétiquement (par exemple, l’idée d’enlever le bouton du bas).
Au final, comme vous le soulignez, les hommes de notre époque n’ont peu ou pas de connaissances sartoriales. Et si justement, l’originalité, c’était de respecter les règles
Bonne soirée
Vincent
PS : Je me pose une question depuis quelques temps déjà. Lorsque l’on porte une veste (de costume par exemple), doit-on l’enlever pour s’asseoir? Je suis partagé la dessus. D’un coté, je trouve qu’être uniquement en chemise est peu élégant. De l’autre coté, en s’asseyant avec une veste, on risque fortement de l’abîmer.
Si quelqu’un a la solution, je suis à l’écoute.
Merci d’avance
Bonsoir Vincent,
Merci pour votre commentaire.
Vous avez tout à fait raison : dans la société du paradigme de la mode, l’originalité est désormais, et paradoxalement, de respecter les règles de l’élégance classique !
Concernant votre interrogation à propos du port de la veste, il ne me semble pas qu’il y ait de règle précise à cet égard. Jusqu’au début du XXe siècle, la chemise était considérée comme un sous-vêtement à ne pas montrer. Aujourd’hui, étant devenue un vêtement à part entière, je pense que vous pouvez vous permettre d’ôter votre veste, tout autant que de la garder en souvenir de ces anciennes pratiques. En revanche, si vous évoluez dans un environnement conservateur, n’oubliez pas de demander à votre hôte ou à votre patron si vous pouvez l’enlever.
Vous ne risquez pas, à mon avis, d’abîmer votre veste en vous asseyant avec. Mais la froisser, sans aucun doute. Pour enlever une grande partie des plis disgracieux, il vous suffit de la suspendre de préférence quotidiennement dans une pièce pleine de vapeur (votre salle de bain par exemple).
On ne se met jamais en bras de chemise, normalement, à part dans la plus stricte intimité ou si l’hôte l’ôte lui-même (allitération riche, merci). On garde sa veste, que l’on déboutonne pour s’asseoir si elle est droite, et en la gardant boutonnée si elle est croisée. Les règles sont assez strictes là-dessus, mais elles sont dictées par le bon sens : les pans d’une croisée déboutonnée sont disgracieux. Si vous craignez de froisser votre veste en vous asseyant avec, c’est que vous n’êtes pas assez à l’aise dans votre costume, ce qui est aux antipodes de l’élégance.
Je profite de ce message pour féliciter chaleureusement l’auteur de ce blog, qui donne l’envie de boire un cognac en sa compagnie en écoutant Schubert.
Bonjour Orgel,
Merci pour votre commentaire. Vous avez tout à fait raison concernant le boutonnage des différents types de veste.
Et sachez que l’envie est partagée concernant Schubert et le Cognac !
Nous vous laissons donc le soin, à l’avenir, d’organiser une délicieuse soirée avec les lecteurs de votre blog – en habit, bien sûr, qui a le double avantage d’être délicieusement désuet et d’empêcher les convives de comparer trop ostensiblement leurs mises. Bien à vous
Excellente idée !
Merci de vos réponses. Maintenant, je n’ai plus de doute sur la question.
C’est vrai qu’il pourrait être intéressant de passer un moment entre gentlemen.
Bonne soirée
Vincent
"Mettre des chaussures marrons pour aller en ville"…
"No brown in town"
Peut-on m’expliquer ce que "aller en ville" veut dire (en 2011) ?
Les élégants qui rabâchent ce genre de règles plus qu’éculées sont ils des "précieuses ridicules" ou des gens peu sur d’eux ?
En tout cas merci à vous tous blogueurs, de poser ces questions (même si on tourne en rond, car on vous sent tous dans le doute), mais il serait temps qu’un d’ entre vous écrive un traité refondateur de règles plus modernes que celles issues de Darwen et de son "Chic anglais" (qui a bien disparu !)
Pour ma part,je ne suis pas habité par le doute et je respecte 3 règles :
- Chaque fois que je vais en Italie, ou que je passe devant les vitrines de Canali, Corneliani, Zileri, Cuccinelli, Boggi, je regarde, je m’inspire, et je ne me pose pas la question de la règle, mais de celle de l ‘esthétique: la coupe, les matières et les assemblages de couleurs.
- Je ne cherche jamais à être original, seulement à être moi même. les trucs de Agnelli, il faut les lui laisser. Je fais aussi attention de ne ressembler ni à Hugo Jacomet, ni à Marc Guyot, et je relis Flusser ou je discute avec mon tailleur quand j’ai des doutes.
- Je lis vos blogs ( Chouan et Stiff collar en sus d ‘icelui) pour m informer, comprendre..
Amicalement
Très bel article comme d’habitude sur ce superbe Blog et vaste sujet que les us et coutumes de l’élégance , de ses règles et de ses transgressions . Il est une chose assurée , rester soi même et ne jamais vouloir ressembler à un autre . Tout le monde n’a pas le charisme et ce je ne sais quoi d’un Agnelli qui allait bien au delà des simples ruptures avec les règles .. il était à lui tout seul une certaine élégance qui sur tout autre confèrerait au ridicule . Comme le dit si bien l’hôte de ce Blog ,s’aventurer dans la transgression des règles c’est tout d’abord les maitriser à la perfection , et en cela dèjà ce sont des années de pratiques et de connaissances doublé d’un sens inné . Alors il ne faut surement pas chercher trop loin au risque de tomber dans les travers que l’on peut voir au Pitti Uomo ! MM